Travail : la passion peut-elle devenir une addiction ?
Libreville, Lundi 4 Mai 2026 (Infos Gabon) – À Libreville, experts et praticiens tirent la sonnette d’alarme : derrière l’engagement professionnel valorisé, se cache parfois une dérive silencieuse aux conséquences humaines et organisationnelles majeures.
Quand la passion bascule
Le débat n’est plus théorique. Réunis le 29 avril dernier à la Bibliothèque universitaire de Libreville, le Réseau Gabonais des Psychologues du Travail et des Organisations et le Centre de Recherches et d’Études en Psychologie ont placé une question sensible au cœur des préoccupations contemporaines. Où s’arrête la passion au travail, et où commence l’addiction ?
Dans un contexte de transformation des organisations et d’exigence accrue de performance, le séminaire a posé les bases d’un constat dérangeant : ce qui est souvent perçu comme un moteur, l’engagement professionnel, peut devenir un facteur de déséquilibre profond.
Passion harmonieuse ou obsessionnelle : une frontière fragile
Pour Herland-G Moussavou-Moussavou, la clé réside dans la nature même de la passion. « Le passionné harmonieux ne travaille pas, il s’accomplit », explique-t-il. Dans cette configuration, le travail devient une source durable de satisfaction et d’équilibre.
Mais cette dynamique peut rapidement se dégrader. Lorsque l’engagement devient excessif, contraint ou compulsif, il bascule dans une forme de passion dite « obsessionnelle ». Une dérive qui, selon les spécialistes, ouvre la voie à une souffrance silencieuse.
Le professeur Tessa Moundjiegout précise : « La passion a deux dimensions. L’une harmonieuse, liée au plaisir, l’autre compulsive, qui mène à l’abus et à la perte de contrôle. »
L’addiction au travail, un mal invisible
Derrière ce glissement, un phénomène encore sous-estimé : le workaholism, ou addiction au travail. Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit pas d’un simple excès de zèle, mais d’un déséquilibre profond.
Le travailleur dépendant se coupe progressivement de ses autres sphères de vie, notamment la famille, les loisirs et les relations sociales, sans toujours percevoir sa propre détérioration. « Le workaholic ne voit pas sa souffrance », souligne Tessa Moundjiegout.
Cette invisibilité rend le phénomène d’autant plus préoccupant qu’il peut être valorisé dans certaines cultures organisationnelles, où la surcharge de travail est assimilée à de la performance.
Un enjeu stratégique pour les organisations
Au-delà des individus, c’est toute la structure des organisations qui est interrogée. Le séminaire a mis en lumière la responsabilité des dirigeants et des responsables des ressources humaines dans la régulation de ces dynamiques.
L’enjeu est clair : créer des environnements de travail capables de concilier performance et bien-être. Cela passe par des pratiques managériales adaptées, mais aussi par l’intégration d’outils d’évaluation permettant d’identifier les signaux faibles de dérive.
Dans un pays engagé dans une dynamique de modernisation institutionnelle, ces questions prennent une dimension particulière. Pour le capitaine de police Jean Joannes Muandat, la prise de conscience est essentielle. « La charge de travail dans les forces de sécurité est dense. Comprendre ses impacts est un atout pour améliorer durablement la qualité du service », a-t-il expliqué.
Performance ou santé : un faux dilemme
L’un des apports majeurs de cette rencontre est de déconstruire une idée persistante : celle selon laquelle la performance exige nécessairement un engagement sans limite. Au contraire, les experts plaident pour une approche équilibrée. Un salarié performant n’est pas celui qui s’épuise, mais celui qui parvient à maintenir un équilibre entre ses différentes sphères de vie.
Les outils présentés lors du séminaire visent précisément à accompagner cette transition : mesurer, prévenir, réguler. Une approche qui s’inscrit dans une vision plus globale du travail, où la santé mentale devient un levier stratégique.
Vers une nouvelle culture du travail
Ce séminaire marque une étape dans la prise en compte d’un enjeu encore trop peu débattu en Afrique : la santé psychologique au travail. Il ouvre la voie à une réflexion plus large sur les modèles organisationnels à promouvoir.
Le thème annoncé pour 2027 « Les poisons silencieux du travail moderne » prolonge cette dynamique et témoigne d’une volonté d’inscrire le sujet dans la durée.
Une alerte à ne pas ignorer
Derrière la technicité des échanges, un message s’impose : le travail ne doit plus être pensé uniquement comme un espace de production, mais comme un lieu de vie.
Dans un monde où les exigences professionnelles ne cessent de croître, la frontière entre engagement et aliénation devient de plus en plus ténue. Ignorer cette réalité, c’est prendre le risque de fragiliser à la fois les individus et les institutions.
La véritable modernité ne réside plus seulement dans la performance économique, mais dans la capacité des organisations à préserver l’humain au cœur du travail.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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