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Afrique du Sud : le jour où Thabo Mbeki a brisé le grand mensonge

Libreville, Lundi 6 Juillet 2026 (Infos Gabon) – Il existe des moments où une phrase suffit à déplacer le centre de gravité d’un débat national. Lorsque l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki a affirmé que les Sud-Africains « poursuivent des fantômes » pendant que « le véritable diable » continue d’agir, il ne s’est pas contenté de commenter l’actualité. Il a porté un coup frontal à l’un des récits les plus puissants de l’Afrique du Sud contemporaine.

Depuis des années, une partie de la classe politique et de l’opinion publique entretient l’idée selon laquelle les difficultés économiques du pays trouveraient leur origine dans la présence de migrants venus d’autres États africains. Chômage massif, pauvreté persistante, criminalité, pression sur les services publics, tous ces problèmes seraient aggravés, voire provoqués, par des étrangers accusés de prendre les emplois des nationaux et d’affaiblir les opportunités économiques des Sud-Africains.

Cette thèse a nourri des tensions récurrentes et, parfois, des explosions de violence xénophobe qui ont choqué le continent. Pourtant, en quelques mots, Thabo Mbeki a rappelé une évidence que beaucoup préfèrent ignorer. Les migrants ne sont pas la cause de la crise sud-africaine. Le véritable sujet est ailleurs.

Le bouc émissaire idéal

L’histoire économique mondiale montre qu’en période de crise, les sociétés cherchent souvent des responsables visibles à des problèmes complexes. Lorsqu’une économie ralentit, lorsqu’une jeunesse perd confiance dans l’avenir et lorsque les inégalités deviennent insupportables, la tentation est grande de désigner un ennemi facilement identifiable. L’étranger remplit souvent ce rôle. L’Afrique du Sud n’échappe pas à cette logique.

Avec l’un des taux de chômage les plus élevés du monde, touchant particulièrement les jeunes, le pays traverse une crise sociale profonde. Dans un tel contexte, le discours anti-immigration peut sembler offrir une réponse simple à des problèmes extrêmement complexes. Mais les réponses simples sont rarement les bonnes.

Thabo Mbeki rappelle une réalité historique difficile à contester. Entre 1994 et 2008, alors que l’Afrique du Sud enregistrait certaines de ses meilleures performances économiques depuis la fin de l’apartheid, les migrants africains étaient déjà présents sur le territoire. Leur présence n’a empêché ni la croissance, ni les investissements, ni la création de richesse.

Si les migrants étaient réellement la cause du chômage, comment expliquer que leur présence ait coexisté avec des périodes de forte expansion économique ? La question mérite d’être posée.

Julius Malema et la question que personne ne veut entendre

Cette remise en cause du récit dominant ne provient pas uniquement de Thabo Mbeki. L’ancien responsable des jeunes de l’ANC et actuel chef des Combattants pour la liberté économique, Julius Malema, s’est lui aussi exprimé à plusieurs reprises contre l’instrumentalisation des migrants dans le débat sur l’emploi.

Dans des déclarations largement relayées, il a défié les militants anti-immigration avec une question aussi simple que dévastatrice. Après avoir expulsé des étrangers, combien d’emplois ont réellement été créés pour les Sud-Africains ?

Derrière cette interrogation se trouve une critique fondamentale de la logique xénophobe. L’expulsion de migrants ne crée pas automatiquement des usines. Elle ne construit pas de centrales électriques. Elle ne modernise pas les infrastructures. Elle n’améliore pas le système éducatif. Elle ne développe pas les compétences recherchées par les entreprises. Elle ne corrige pas les défaillances de gouvernance. Autrement dit, elle ne traite aucune des causes structurelles du chômage.

La force de la question posée par Malema réside précisément dans sa simplicité. Elle oblige à passer du registre émotionnel au registre des résultats. Car une politique publique ne se juge pas à la désignation d’un responsable. Elle se juge à sa capacité à résoudre un problème.

Le véritable diagnostic de la crise sud-africaine

Ce que Thabo Mbeki met en lumière est plus dérangeant que le débat sur l’immigration lui-même. La crise actuelle trouve ses racines dans des facteurs beaucoup plus profonds.

Des années de mauvaise gouvernance. Une corruption qui a fragilisé les institutions. Une croissance insuffisante pour absorber une population active en expansion. Un système éducatif incapable de produire suffisamment de compétences adaptées aux besoins de l’économie moderne.

Des infrastructures énergétiques et logistiques qui limitent la compétitivité du pays. Une incapacité persistante à réduire les inégalités héritées de l’apartheid. Ces réalités sont moins spectaculaires qu’un slogan anti-immigration. Elles sont pourtant infiniment plus déterminantes.

En réalité, les migrants servent souvent de paravent politique. Ils permettent de détourner l’attention des véritables défis de gouvernance et de développement. Or aucun pays ne peut construire son avenir sur un diagnostic erroné.

Une dette morale envers l’Afrique

L’intervention de Mbeki possède également une dimension historique et morale. L’ancien président rappelle que l’Afrique du Sud n’a jamais mené seule son combat contre l’apartheid.

Du Ghana à la Tanzanie, du Nigeria au Sénégal, du Gabon à la Zambie, le continent entier a participé à l’isolement du régime ségrégationniste et au soutien des mouvements de libération. Des États africains ont offert un refuge aux militants sud-africains. Des populations ont accepté de partager des ressources limitées avec ceux qui luttaient pour leur liberté.

Des générations entières d’Africains ont considéré la libération de l’Afrique du Sud comme leur propre combat. Cette mémoire collective explique pourquoi des millions d’Africains continuent de percevoir l’Afrique du Sud comme une nation sœur.

Croire que les migrations africaines vers ce pays disparaîtront relève de l’illusion. Elles sont le produit d’une histoire commune, d’une intégration économique inachevée et des profondes disparités de développement qui subsistent sur le continent.

Le miroir que l’Afrique ne peut plus éviter

Au fond, le débat sud-africain dépasse largement les frontières de la nation arc-en-ciel. Il constitue un miroir pour l’ensemble du continent.

Partout en Afrique, la tentation existe de chercher des responsables extérieurs aux difficultés intérieures. Les puissances étrangères, la mondialisation, les migrants ou les voisins deviennent parfois des explications commodes à des problèmes profondément enracinés dans les systèmes de gouvernance nationaux.

Le message de Thabo Mbeki est donc bien plus qu’une intervention sur l’immigration. C’est un appel à la lucidité. L’Afrique a remporté l’immense bataille de la libération politique. Mais la bataille du développement économique reste largement à gagner.

Aucun pays ne créera des emplois en expulsant des étrangers. Aucun pays ne réduira les inégalités en désignant des boucs émissaires. Aucun pays ne bâtira une prospérité durable sans investir dans l’éducation, l’industrialisation, les infrastructures, l’innovation et la qualité de ses institutions.

La véritable grandeur des nations commence le jour où elles cessent d’accuser les autres de leurs échecs pour affronter leurs propres responsabilités. C’est précisément ce que Thabo Mbeki vient de rappeler à l’Afrique du Sud. Et, à travers elle, à toute l’Afrique.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

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