Gabon : Libreville face à elle-même
Libreville, Lundi 13 Juillet 2026 (Infos Gabon) – À Libreville, l’ultimatum lancé le 10 juillet par le maire Eugène M’ba arrive à son terme. Dans quelques heures, la phase opérationnelle de la campagne de lutte contre l’insalubrité et l’occupation anarchique du domaine public doit entrer dans une nouvelle séquence avec son lot annoncé de déguerpissements, de démolitions de constructions irrégulières, d’enlèvements d’épaves, de fermetures de garages improvisés et de démantèlement de commerces installés sur les emprises publiques.
L’objectif affiché par la municipalité est clair. Redonner de l’ordre à l’espace urbain, restaurer la circulation, améliorer les conditions d’hygiène et offrir à la capitale gabonaise l’image d’une ville moderne, propre et attractive. Peu contestent aujourd’hui la nécessité d’agir face à une occupation progressive des trottoirs, des carrefours, des caniveaux et parfois même des voies publiques devenus, au fil des années, des espaces commerciaux improvisés ou des extensions d’activités privées.
Pour beaucoup d’habitants, l’intervention de la mairie apparaît même comme une urgence longtemps différée. Une capitale politique et économique ne peut durablement fonctionner dans le désordre urbain sans compromettre sa mobilité, sa sécurité sanitaire et son attractivité économique. La bataille engagée par l’équipe municipale répond donc à une exigence réelle de gouvernance urbaine.
Pour autant, à mesure que s’approche l’échéance, une autre voix émerge dans le débat public. Une voix qui ne remet pas en cause le principe de l’autorité municipale, mais qui invite à élargir la réflexion.
Au-delà des déguerpissements
Parmi ces contributions figure celle de Raphaël Mouissi-Ntoko qui, dans une tribune largement relayée, pose une question simple mais fondamentale. Après le bâton, quand viendra la carotte ?
L’auteur rappelle qu’une municipalité moderne ne se mesure pas uniquement à sa capacité de faire appliquer les règlements. Elle se juge également à son aptitude à accompagner les citoyens, à anticiper les mutations sociales et à construire des solutions durables.
Son analyse mérite d’être entendue, non comme une critique de l’action engagée, mais comme une invitation à en renforcer l’efficacité.
Car derrière chaque étal installé sur un trottoir, derrière chaque garage improvisé ou chaque station de lavage informelle, se cache souvent une réalité économique plus complexe. Chômage des jeunes, faibles revenus des ménages, insuffisance d’espaces commerciaux accessibles, coût élevé des loyers professionnels ou encore développement rapide d’une économie de survie qui finit par investir les espaces publics faute d’alternatives.
Dans ces conditions, le risque existe de voir les occupations supprimées aujourd’hui réapparaître demain ailleurs, sous d’autres formes et dans d’autres quartiers.
L’expérience de nombreuses métropoles africaines, y compris Libreville, démontre qu’aucune politique de déguerpissement ne produit d’effets durables lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une stratégie de relocalisation et d’insertion économique.
Traiter les causes autant que les conséquences
La question posée n’est donc plus uniquement celle du maintien de l’ordre urbain. Elle devient celle du modèle de ville que Libreville souhaite construire au cours des prochaines décennies.
Créer de nouveaux marchés de proximité, aménager des espaces dédiés aux petits commerçants, organiser des zones réservées aux artisans, accompagner les acteurs économiques informels vers la formalisation ou encore renforcer le dialogue entre les services municipaux et les habitants constituent autant de leviers susceptibles de transformer une opération ponctuelle en véritable politique publique.
Raphaël Mouissi-Ntoko résume cette approche en rappelant qu’il est parfois insuffisant de combattre la fièvre sans traiter la maladie qui la provoque. L’image est forte et rejoint les préoccupations de nombreuses grandes villes confrontées aux mêmes défis d’urbanisation rapide.
Lagos, Kigali, Abidjan ou Casablanca ont toutes compris que la modernisation urbaine repose sur un équilibre délicat entre fermeté réglementaire et accompagnement social.
L’autorité demeure indispensable. Une ville ne peut prospérer sans règles, sans respect des emprises publiques ni sans protection du patrimoine communal. Mais l’histoire des politiques urbaines enseigne également qu’une autorité durable est souvent celle qui sait conjuguer contrôle, pédagogie et solutions concrètes.
L’occasion d’un nouveau contrat urbain
La campagne engagée par la mairie de Libreville pourrait ainsi marquer bien davantage qu’une simple opération de salubrité. Elle pourrait devenir le point de départ d’un nouveau contrat entre la ville et ses habitants. L’équipe municipale dispose aujourd’hui d’une occasion rare de démontrer qu’il est possible de rétablir l’ordre sans rompre le dialogue, de faire respecter la loi sans ignorer les réalités sociales et d’imposer des règles tout en créant des opportunités.
L’enjeu dépasse largement la question des trottoirs occupés ou des constructions anarchiques. Il touche à la manière dont les grandes capitales africaines du XXIe siècle réussiront à concilier croissance démographique, développement économique et cohésion sociale. Libreville a choisi d’agir dans l’urgence pour répondre à une situation devenue critique.
Le défi des prochaines semaines sera désormais d’attaquer le problème à la racine afin que la reconquête de l’espace public ne soit pas seulement une victoire administrative, mais le premier acte d’une transformation urbaine plus inclusive, plus humaine et plus durable pour la capitale gabonaise.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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