« La nation est un fleuve » : le devoir de mémoire selon Mborantsuo
Libreville, Lundi 12 Octobre 2026 (Infos Gabon) – Au-delà du récit d’une carrière, Marie-Madeleine Mborantsuo pose une question décisive pour l’avenir du Gabon : que devient une nation lorsque les générations qui l’ont construite ne transmettent plus les leçons de leur expérience ? Dans l’émission Mémoire d’une Nation, présentée par le journaliste Jean Christian Kombila sur Gabon 1ère, l’ancienne présidente de la Cour constitutionnelle a livré une réflexion dont la portée dépasse largement son propre parcours. Elle rappelle que la continuité nationale ne se décrète pas : elle se cultive, s’enseigne et se protège.
« La nation, c’est un fleuve qui n’a pas de fond ; la nation, c’est une continuité ; la nation, c’est un fil qui ne doit pas se briser ou se casser. » Cette formule résume une conception exigeante de l’histoire collective. Le fleuve évoque la profondeur, le mouvement et la permanence. Il reçoit des affluents, traverse les époques et poursuit son cours sans appartenir exclusivement à ceux qui l’ont vu naître ou qui le parcourent aujourd’hui. De même, une nation ne peut être réduite à ses dirigeants, à un régime politique ou à une seule génération. Elle est une œuvre commune, toujours inachevée, dont chaque époque hérite et à laquelle elle doit contribuer.
La mémoire, un patrimoine qui ne doit pas s’éteindre
Le témoignage de Marie-Madeleine Mborantsuo prend un relief particulier à la lumière de son parcours. Juriste de formation, docteure en droit public, ancienne enseignante en finances publiques et fiscalité à l’Université Omar Bongo et à l’Institut de l’économie et des finances, elle a participé aux travaux de la Conférence nationale de 1990 et à l’élaboration de la Constitution de 1991. Elle a ensuite dirigé la Cour constitutionnelle gabonaise pendant plusieurs décennies. Son expérience se situe ainsi au croisement du droit, des institutions et des grandes transformations politiques du pays. La biographie institutionnelle de l’UIL-BJ retrace ce parcours.
Son intervention dans Mémoire d’une Nation, diffusée le 6 octobre 2026, a notamment permis de revenir sur les débats parfois houleux qui accompagnèrent la sortie du monopartisme et la recherche d’institutions capables de prendre en compte les différentes composantes de la société. Ces souvenirs ne valent pas seulement comme archives orales. Ils donnent à voir la complexité des compromis, le poids des circonstances et la difficulté de bâtir un ordre institutionnel lorsque les sensibilités politiques s’opposent. Le récit de cette émission souligne notamment le travail conduit autour de la Constitution de transition.
C’est ici que se dessine l’une des leçons les plus importantes de sa réflexion : les anciens ont accompli leur part du devoir national, mais leur expérience ne peut servir pleinement le pays si elle reste enfermée dans les souvenirs individuels. Ceux qui sont encore vivants deviennent des bibliothèques humaines. Ils conservent les faits, les hésitations, les enseignements et parfois les erreurs que les documents officiels ne suffisent pas toujours à restituer.
Encore faut-il ouvrir ces bibliothèques. Écouter les témoins ne signifie pas sanctifier leurs parcours ni soustraire leurs décisions à la critique. La mémoire utile n’est ni une célébration automatique ni une nostalgie du passé. Elle confronte les récits, replace les choix dans leur contexte et permet aux nouvelles générations de comprendre pourquoi certaines décisions ont été prises, ce qu’elles ont produit et ce qui peut aujourd’hui être amélioré.
Du dialogue à la transmission, une exigence pour le Gabon
Pour un Gabon qui a souvent revendiqué le dialogue et fait de la paix un horizon national, cette pédagogie mérite une attention particulière. La paix ne se résume pas à l’absence de conflit. Elle suppose aussi une capacité collective à comprendre les désaccords, à reconnaître la pluralité des expériences et à privilégier la construction d’un avenir commun. Or, sans mémoire partagée, le dialogue risque de perdre ses repères ; sans transmission, chaque génération peut être tentée de recommencer les mêmes débats comme si rien n’avait été tenté avant elle.
Le message de Marie-Madeleine Mborantsuo ne devrait donc pas rester au stade d’une formule éloquente. Il appelle à organiser concrètement la circulation du savoir. Les émissions historiques, les entretiens avec les témoins, les archives accessibles, les travaux universitaires, les conférences et les programmes éducatifs peuvent faire de l’histoire nationale un bien commun. Les universités ont ici une responsabilité particulière : apprendre aux étudiants à questionner les sources, à distinguer les faits des interprétations et à confronter les expériences sans céder aux simplifications.
L’exemple de Jean Christian Kombila, en donnant la parole à une actrice majeure de l’histoire institutionnelle contemporaine, illustre l’utilité de ce travail de médiation. De même, les étudiants de l’Université internationale de Libreville Berthe & Jean (UIL-BJ), où Marie-Madeleine Mborantsuo est engagée dans le domaine de l’enseignement supérieur, peuvent trouver dans cette démarche une invitation à relier la formation académique à la connaissance du pays. L’enjeu n’est pas de transmettre une vérité unique, mais de donner aux jeunes les moyens de comprendre leur histoire et de construire leur propre jugement.
Une responsabilité qui dépasse les frontières
La portée de cette réflexion ne s’arrête pas au Gabon. Dans de nombreux pays africains, les transformations politiques, les changements sociaux et la disparition progressive des témoins de certaines périodes rendent urgente la préservation des mémoires. L’expérience gabonaise, notamment celle de la Conférence nationale de 1990 et de la transition institutionnelle qui l’a accompagnée, constitue à ce titre un matériau d’étude pour les chercheurs, les étudiants et les responsables publics du continent.
L’engagement international de Marie-Madeleine Mborantsuo, notamment au sein de l’Association des cours et conseils constitutionnels ayant en partage l’usage du français, dont elle a été présidente avant d’en devenir présidente honoraire, donne également à son parcours une dimension comparative. Les expériences constitutionnelles africaines gagnent à être étudiées ensemble, non pour être reproduites mécaniquement, mais pour éclairer les défis communs de l’État de droit, de la stabilité institutionnelle et de la transmission démocratique.
Au fond, la métaphore du fleuve oblige chacun à regarder au-delà de son époque. Les anciens ne peuvent accomplir seuls la transmission ; les jeunes ne peuvent bâtir durablement en ignorant ce qui les précède ; les institutions, enfin, ne peuvent se contenter d’invoquer la mémoire sans lui consacrer des moyens et des espaces.
Le véritable hommage aux générations qui ont servi la nation ne consiste donc pas seulement à leur rendre la parole. Il consiste à écouter, à documenter, à discuter et à transmettre. Si le fil national ne doit pas se rompre, il appartient à chaque génération de le prolonger sans le confisquer. C’est à cette condition que la mémoire cesse d’être un regard tourné vers hier pour devenir une force de discernement, de paix et de responsabilité pour demain.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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