Éthiopie : une guerre aux portes de la mer Rouge
Libreville, Mardi 29 Septembre 2026 (Infos Gabon) – L’Éthiopie replonge dans la guerre et, cette fois, le front ne se limite plus au Tigré. En quelques jours, les combats entre les forces fédérales et les combattants tigréens ont pris une dimension nationale et régionale, sur fond d’alliance inédite entre plusieurs mouvements armés opposés au Premier ministre Abiy Ahmed.
Le conflit menace désormais de se propager vers l’Afar et le corridor stratégique reliant l’Éthiopie à Djibouti, tandis qu’Addis-Abeba accuse l’Érythrée, le Soudan et l’Égypte de soutenir ses adversaires. Ces trois pays rejettent, à des degrés divers, les accusations éthiopiennes.
Le retour des hostilités remet surtout en cause l’architecture de paix issue de l’accord de Pretoria de novembre 2022, qui avait mis fin à deux années de guerre entre le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF. L’ONU s’est alarmée de la reprise des combats, de la prise des aéroports de Mekele, Aksoum et Shire et de l’extension des hostilités aux régions voisines.
Mais le facteur le plus préoccupant est désormais la recomposition des forces.
D’anciens ennemis réunis contre Abiy
Au cœur de la nouvelle confrontation se trouvent l’armée fédérale éthiopienne, l’ENDF, et les forces de défense du Tigré liées au TPLF. Le conflit a cependant changé de nature depuis 2020. Le TPLF ne se retrouve plus isolé face à Addis-Abeba.
Sept organisations armées ont annoncé en septembre la création de l’Ethiopian Peoples’ Forces Alliance for Survival, une coalition dont l’objectif affiché est de renverser le gouvernement d’Abiy Ahmed. Elle réunit des mouvements issus de plusieurs régions, notamment le TPLF du Tigré, le Fano amhara, ainsi que des organisations armées actives en Oromia, dans l’Afar et au Benishangul-Gumuz.
La présence du Fano est particulièrement révélatrice du bouleversement actuel. Durant la guerre du Tigré, entre 2020 et 2022, les forces amhara avaient combattu aux côtés de l’armée fédérale contre le TPLF. Depuis 2023, une partie du Fano mène au contraire une insurrection contre le pouvoir central en Amhara. Les anciens adversaires se retrouvent donc désormais associés par un même objectif politique, malgré des différends territoriaux et historiques qui demeurent profonds.
L’Oromo Liberation Army, actif en Oromia, constitue un autre élément de cette coalition. Mais cette alliance ne doit pas être interprétée comme la constitution d’une armée unifiée. Les groupes restent géographiquement dispersés, leurs moyens militaires sont inégaux et leurs revendications ne coïncident pas nécessairement. Reuters relevait déjà que les distances, les divergences politiques et la faiblesse de certains mouvements pourraient limiter leur capacité à agir comme une force commune.
C’est pourtant cette fragmentation qui rend la situation difficile à maîtriser. Addis-Abeba ne fait plus face à un seul foyer de contestation, mais à plusieurs insurrections susceptibles de se coordonner.
L’Érythrée, le Soudan et l’Égypte dans le viseur
Le conflit intérieur se superpose désormais aux rivalités du voisinage éthiopien.
L’Érythrée occupe la position la plus sensible. Hier alliée à Abiy Ahmed contre le TPLF pendant la guerre du Tigré, elle est aujourd’hui accusée par le gouvernement éthiopien de financer et de soutenir les forces hostiles à Addis-Abeba. L’accusation est fermement rejetée par Asmara. La rupture entre les deux pays est d’autant plus stratégique que la volonté d’Addis-Abeba d’obtenir un accès durable à la mer Rouge constitue une source majeure de tensions avec ses voisins.
Le Soudan se trouve dans une situation tout aussi complexe. Addis-Abeba l’accuse de soutenir les forces tigréennes. Khartoum dément et accuse à son tour l’Éthiopie de soutenir des groupes hostiles au pouvoir soudanais. Cette guerre d’accusations intervient alors que le Soudan est lui-même plongé dans un conflit dévastateur entre l’armée et les Forces de soutien rapide. La frontière entre les deux pays devient ainsi l’un des espaces les plus sensibles du dispositif régional.
L’Égypte est également citée par le chef d’état-major éthiopien parmi les pays qui soutiendraient les adversaires d’Addis-Abeba. Mais aucune preuve publique suffisamment établie dans les sources consultées ne permet de présenter Le Caire comme un belligérant direct dans la guerre actuelle. Son intérêt stratégique est néanmoins évident : depuis plusieurs années, l’Égypte et l’Éthiopie s’opposent sur la gestion du Nil et du Grand Ethiopian Renaissance Dam.
Le conflit éthiopien croise ainsi deux des grandes lignes de tension de la région : le contrôle du Nil et l’accès à la mer Rouge.
Le corridor de Djibouti, nouveau point de pression
C’est dans l’Afar que cette dimension régionale prend désormais une importance particulière. Les forces tigréennes ont progressé au-delà du Tigré et pris Erebti avant de pousser vers Afdeera. Cette avancée rapproche les combats du corridor reliant l’Éthiopie à Djibouti, par lequel transite l’essentiel du commerce international éthiopien. Des dizaines de milliers de personnes auraient déjà été déplacées dans l’Afar.
La question dépasse donc largement le champ militaire. Une perturbation durable de cet axe pourrait toucher les importations, l’approvisionnement et l’activité économique d’une des économies les plus importantes de la région.
Djibouti devient, de fait, un acteur stratégique indirect. Le pays n’est pas engagé dans les combats, mais sa position de principale porte maritime de l’Éthiopie lui donne un intérêt vital à la préservation de ce corridor. Toute extension du conflit vers l’Afar pourrait également affecter l’équilibre sécuritaire autour de la mer Rouge.
C’est précisément ce qui inquiète les observateurs régionaux. La nouvelle guerre éthiopienne risque de se superposer aux conflits du Soudan, aux tensions avec l’Érythrée, aux rivalités autour du Nil et aux différends liés à l’accès maritime de l’Éthiopie. Des analyses récentes décrivent déjà le risque d’une crise régionale dépassant largement les frontières éthiopiennes.
La véritable rupture avec la guerre de 2020-2022 est là. Le conflit ne se résume plus à l’affrontement entre Addis-Abeba et le TPLF. Il met désormais en relation plusieurs insurrections intérieures, des revendications territoriales concurrentes et des rivalités entre États voisins.
L’Éthiopie se retrouve ainsi au centre d’un système de tensions où chaque front peut en ouvrir un autre. La question immédiate n’est donc pas seulement de savoir si les combats vont se poursuivre au Tigré, mais si les acteurs régionaux parviendront à empêcher leur extension. L’ONU appelle déjà à une désescalade, à la protection des civils et à la reprise du dialogue dans le cadre de l’accord de Pretoria.
Pour l’Afrique de l’Est, l’enjeu est considérable. Une nouvelle guerre prolongée en Éthiopie, combinée au conflit soudanais et aux tensions de la mer Rouge, pourrait transformer le nord-est du continent en un espace de crises interconnectées. La priorité n’est donc plus seulement de restaurer le cessez-le-feu au Tigré. Elle est d’empêcher que la crise éthiopienne ne devienne le prochain foyer régional d’une guerre sans frontières.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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