Gabon : La nature passe à l’offensive économique
Libreville, Dimanche 30 Août 2026 (Infos Gabon) – À Makokou, le capital naturel gabonais s’est invité au sommet de l’agenda économique. Samedi 29 août, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a reçu Ademola Ajagbe, directeur régional Afrique de The Nature Conservancy, pour examiner les possibilités d’investissement dans le tourisme, la valorisation de la biodiversité et les nouveaux mécanismes de financement liés à la conservation.
Derrière cette rencontre à Makokou se dessine une ambition plus large, faire de la nature gabonaise un actif économique à part entière, capable de générer des emplois et des revenus sans sacrifier les écosystèmes qui constituent précisément sa valeur.
Le rendez-vous intervient à un moment stratégique. Le Gabon est engagé dans le programme Gabon Infini, lancé officiellement à Makokou avec l’ambition de mobiliser jusqu’à 200 millions de dollars sur dix ans en faveur de la conservation et du développement des communautés rurales. Le mécanisme doit notamment financer la foresterie durable, l’écotourisme, la réduction du conflit homme-faune et l’adaptation aux risques climatiques. Le projet prévoit également l’extension de la protection de plusieurs millions d’hectares et s’inscrit dans l’objectif national de préserver 30 % des écosystèmes terrestres, d’eau douce et marins d’ici 2030.
La présence d’Ademola Ajagbe à Makokou n’est donc pas anodine. Responsable régional de TNC en Afrique, il supervise notamment les activités de l’organisation au Gabon et travaille depuis plusieurs années sur les questions de gestion des ressources naturelles, de conservation et de développement communautaire. TNC est déjà engagé au Gabon sur les écosystèmes d’eau douce, les pêcheries communautaires et la protection des habitats naturels.
L’entretien avec le chef de l’État a porté sur une question désormais incontournable pour Libreville, comment transformer l’exceptionnelle biodiversité du pays en richesse durable. Le tourisme apparaît comme l’une des réponses possibles. La logique consiste à identifier les sites présentant le plus fort potentiel, évaluer leur capacité d’accueil et construire des circuits capables d’attirer des visiteurs nationaux et internationaux tout en faisant travailler les populations locales.
Le Gabon dispose d’un avantage considérable. Sa combinaison de forêts tropicales, de littoral, de fleuves, de lagunes, de savanes et de faune sauvage permet d’imaginer une offre touristique beaucoup plus diversifiée que le simple tourisme balnéaire. Des parcs comme Loango illustrent déjà cette singularité, avec leur juxtaposition exceptionnelle de forêt, savane, lagunes et littoral. Le problème n’est donc plus de démontrer que le pays possède une richesse naturelle. Il est de savoir comment la transformer en économie sans la dégrader.
Le tourisme comme nouvelle industrie
C’est là que la stratégie devient intéressante. Un touriste ne consomme pas seulement une chambre d’hôtel ou une excursion. Il utilise les transports, fait travailler des guides, achète des produits artisanaux, fréquente des restaurants, mobilise des services et crée des revenus indirects dans les territoires.
La réhabilitation récente de l’Ivindo Palace et la réouverture d’autres établissements à Makokou montrent déjà l’importance des infrastructures d’accueil pour accompagner cette ambition. Mais l’offre hôtelière ne peut être qu’un maillon. Il faut également des routes praticables, des liaisons fiables, des guides formés, des sites aménagés, une promotion internationale et surtout une gouvernance claire des espaces touristiques.
C’est précisément l’objet des études envisagées dans le cadre de la coopération avec TNC. Identifier les destinations prioritaires permettra de concentrer les investissements là où l’effet économique et environnemental peut être maximal.
L’expérience internationale de TNC montre d’ailleurs que l’organisation cherche de plus en plus à associer conservation, résilience climatique et prospérité des communautés. Au Gabon, son action inclut déjà des projets de conservation communautaire autour des ressources en eau douce et des pêcheries.
Cette approche est essentielle. Le tourisme de nature ne peut réussir contre les populations qui vivent dans les territoires concernés. Il doit réussir avec elles.
Les crédits carbone, une autre valeur du patrimoine gabonais
L’autre piste évoquée lors de la rencontre est celle des crédits carbone. Elle ouvre un champ financier considérable, mais également beaucoup plus complexe. Le principe est de donner une valeur économique vérifiable à des réductions ou séquestrations d’émissions résultant d’actions climatiques. Pour un pays forestier comme le Gabon, la question est particulièrement sensible.
Le pays a déjà acquis une expérience dans ce domaine. Il a notamment bénéficié d’un mécanisme de paiements fondés sur les résultats liés à la réduction des émissions forestières dans le cadre de sa coopération avec la Norvège.
Le projet Gabon Infini cherche aujourd’hui à inscrire cette valorisation dans une architecture financière plus large. L’expérience de la conversion de dette pour la conservation marine réalisée en 2023, qui avait permis de mobiliser 163 millions de dollars pour soutenir la conservation des océans, constitue à cet égard un précédent important.
Mais les crédits carbone ne doivent pas devenir une nouvelle promesse financière abstraite. Leur crédibilité dépend de la qualité des données, de la mesure des réductions d’émissions, de la transparence des transactions et de la capacité à démontrer que les communautés bénéficient réellement des revenus générés.
C’est précisément pourquoi le projet Gabon Infini prévoit un dispositif financier indépendant avec le Fonds de Préservation de la Biodiversité au Gabon, chargé de gérer et distribuer les financements mobilisés. L’objectif affiché est de transformer les engagements internationaux en investissements concrets dans les territoires.
La rencontre de Makokou prend ainsi une dimension qui dépasse le tourisme. Elle esquisse une nouvelle économie gabonaise dans laquelle une forêt intacte, un fleuve préservé, une population d’éléphants ou un littoral bien géré peuvent produire une valeur économique sans être détruits pour cela.
C’est probablement l’un des paris les plus importants du Gabon pour les prochaines années. Le pays possède déjà le capital naturel. Il lui faut désormais construire le capital humain, financier et institutionnel capable de le valoriser. La rencontre entre Brice Clotaire Oligui Nguema et Ademola Ajagbe ouvre cette perspective. Mais le succès ne se mesurera ni au nombre d’accords signés ni aux millions annoncés. Il se mesurera au nombre d’emplois créés dans les villages, aux revenus captés par les entreprises gabonaises, à la progression du tourisme et à la capacité du pays à préserver ses forêts et sa biodiversité tout en améliorant le niveau de vie des populations.
Le véritable enjeu est là. Faire comprendre aux marchés mondiaux que la nature gabonaise n’est pas un espace sans prix, mais un capital dont la conservation peut devenir l’une des industries les plus stratégiques du pays.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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