Gabon : l’entrepreneur national au cœur du nouveau débat économique
Libreville, Lundi 5 Octobre 2026 (Infos Gabon) – Le livre arrive au moment où le Gabon semble enfin poser une question longtemps restée en arrière-plan : comment fabriquer des entreprises gabonaises capables de créer de la richesse, d’employer, d’investir et de conquérir durablement les marchés ?
Présenté le 3 octobre à Paris, “Entreprendre au Gabon sous la brimade institutionnelle”, de Harold Leckat Igassela, ne se limite pas au récit des vingt-quatre jours de privation de liberté vécus par son auteur. Il intervient dans une séquence où l’entrepreneuriat est progressivement placé au centre de la transformation économique du pays.
Journaliste, juriste, entrepreneur et fondateur de Gabon Media Time, Harold Leckat Igassela transforme une expérience personnelle en réflexion sur les rapports entre entrepreneurs, administration, justice et liberté d’informer. Publié aux Éditions Jets d’Encre, l’essai de 258 pages est paru le 1er octobre 2026. L’auteur y développe la notion de « brimade institutionnelle », qu’il associe notamment aux lenteurs administratives, aux engagements non respectés, aux procédures qui s’enlisent et à l’incertitude des recours.
Mais l’intérêt de cet ouvrage dépasse le cas individuel. Il arrive dans un pays qui cherche désormais à déplacer le centre de gravité de son modèle économique : moins de dépendance à l’État comme principal moteur, davantage d’entreprises nationales capables de produire, d’employer et d’investir.
La fin d’un vieux paradoxe
Depuis l’indépendance, le Gabon a connu plusieurs politiques de soutien à l’initiative privée, mais sans parvenir à faire émerger un tissu suffisamment dense de grandes entreprises nationales capables de rivaliser avec les opérateurs étrangers sur les marchés structurants. Cette faiblesse n’est plus seulement observée par les économistes ou les entrepreneurs : elle apparaît désormais comme une question de politique économique.
La séquence actuelle le confirme. En août, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a reçu la Fédération des entreprises du Gabon ainsi que des dirigeants de PME et PMI. À cette occasion, l’État a annoncé le paiement de 51 milliards de FCFA de dette intérieure et demandé aux entreprises bénéficiaires de marchés publics de transformer ces règlements en capacités de production, investissements et emplois. Le chef de l’État a également appelé les entrepreneurs à mutualiser leurs compétences afin de constituer des entreprises suffisamment solides pour accéder à des marchés de plus grande envergure.
Le signal est important : le débat ne porte plus seulement sur la création d’entreprises, mais sur leur passage à l’échelle.Entreprendre au Gabon sous la brimade institutionnelle de Harold Leckat Igassela
C’est précisément là que le livre de Harold Leckat prend une dimension plus large. On ne construit pas des champions nationaux avec le seul financement. Il faut aussi des règles prévisibles, des contrats exécutés, des administrations accessibles, une justice capable de traiter les différends économiques avec célérité et des mécanismes de recours suffisamment crédibles pour que l’entrepreneur accepte de prendre des risques.
Financer ne suffit plus
Le Gabon commence à multiplier les instruments destinés à accompagner les PME et les jeunes entrepreneurs. Garanties, mécanismes de financement, accompagnement, plateformes numériques et dispositifs de formation constituent désormais les différentes pièces d’un écosystème qui cherche à se structurer.
Mais l’argent ne résout qu’une partie du problème. Une entreprise peut obtenir un financement et échouer parce qu’elle attend trop longtemps le paiement d’un marché. Elle peut décrocher un contrat sans disposer d’un recours suffisamment rapide en cas de différend. Elle peut investir dans des équipements sans parvenir à accéder durablement à la commande publique ou aux chaînes de sous-traitance des grands groupes.
Le véritable défi est donc systémique : créer un environnement dans lequel l’entrepreneur national peut prévoir, investir, exécuter, être payé et se défendre lorsqu’un différend survient.
C’est sur ce terrain que l’essai de Harold Leckat Igassela apporte une voix particulière. Son propos n’est pas celui d’un économiste extérieur au système, mais celui d’un entrepreneur qui décrit, à partir de son propre parcours, ce qu’il considère comme les zones de friction entre l’initiative privée et les institutions. L’auteur insiste d’ailleurs sur le fait qu’il ne présente pas son ouvrage comme un règlement de comptes, mais comme une « interpellation » et une contribution au débat public.
Fabriquer des champions, c’est aussi sécuriser leur environnement
Le Gabon dispose d’un avantage que beaucoup d’économies africaines recherchent : un marché national relativement solvable, des ressources naturelles considérables et des secteurs dans lesquels la demande existe déjà. Mais ces atouts ne suffisent pas à créer des entreprises nationales puissantes.
Pour faire émerger des champions gabonais, il faudra articuler plusieurs politiques : accès au financement, préférence et transparence dans la commande publique, sous-traitance locale, formation, fiscalité adaptée, accompagnement à l’exportation et regroupement des PME. Il faudra également mesurer les résultats : combien d’entreprises passent du statut de petite structure à celui d’entreprise intermédiaire ? Combien créent durablement des emplois ? Combien deviennent capables de prendre des marchés régionaux ?
Le débat soulevé par Entreprendre au Gabon sous la brimade institutionnelle ajoute une dimension souvent moins visible : la sécurité juridique est elle-même un facteur de compétitivité.

Le livre de Harold Leckat Igassela arrive donc à un moment où le Gabon cherche à redéfinir la place de son secteur privé. Son mérite potentiel est de rappeler que l’entrepreneur ne demande pas uniquement des financements. Il demande également un environnement dans lequel le droit est prévisible, les engagements sont respectés et les différends peuvent être tranchés sans que l’exercice d’une activité économique ne devienne une épreuve institutionnelle.
La création de champions nationaux ne sera pas décrétée. Elle résultera d’un écosystème. Si le Gabon veut réellement fabriquer ses propres locomotives économiques, il devra simultanément financer ses entrepreneurs, leur ouvrir des marchés et sécuriser leur capacité à entreprendre. C’est dans cette triple exigence — capital, marché et confiance institutionnelle — que se trouve peut-être la véritable nouvelle frontière du modèle économique gabonais.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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