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Gabon-France : Le dossier des “Biens Mal Acquis” est devenu une affaire juridique vide et sans effet

Libreville, 14 février 2013 (Infos Gabon) – Avec le dossier des Biens Mal Acquis (BMA) en France, l’actualité connaît un de ces récurrents soubresauts autour duquel s’agitent les journalistes, les politiques, les associations internationales bien intentionnées. La presse hexagonale a eu les honneurs de la lecture du rapport d’une brigade financière mandatée par la justice française et nous en a publié les détails révélant la nature des « biens » détenus par des Chefs d’Etat africains nommément désignés tout en mettant en cause aussi bien les avocats intervenus dans les transactions que les membres supposés de la famille dont les noms ont été révélés au grand public. Bruno Ben Moubamba, Docteur en philosophie et Docteur en sciences politiques à l’EHESS-Paris, qui a soutenu la plainte contre les Biens Mal Acquis pense que ce dossier des BMA est devenu une affaire juridique vide et sans effet. Il a répondu jeudi aux questions d’infosgabon.com. Voici les détails de l’interview :

Infos Gabon. Bruno Ben Moubamba, Bonjour,

Bruno Ben Moubamba. Bonjour Monsieur,

Infos Gabon. Comme tous les chefs d’Etat, les Présidents africains ont-ils  le droit d’avoir un patrimoine ?

Bruno Ben Moubamba. Peut-être qu’ils gagneraient à le rendre plus discret, mieux protégé mais surtout à en expliquer la légitimité. Tout le monde ne peut pas tranquillement disposer d’un compte bancaire bien garni et non déclaré au Japon ou au Qatar comme certains chefs d’état européens.  Tout le monde ne peut pas non plus créer un fond d’investissement de plus d’1 milliard d’euros après un mandat présidentiel en occident !

Infos Gabon. Mais à  quoi bon prétendre, au nom du droit, aller à l’encontre de l’immunité d’un Chef d’Etat, à l’encontre des règles de territorialité du droit international et des protocoles diplomatiques internationaux ?

Bruno Ben Moubamba. Finalement, cette affaire des Biens Mal Acquis est devenue bizarre, en général, parce que les plaignants ne sont pas des acteurs économiques, ni des africains eux-mêmes. Il n’y a qu’avec l’Afrique que les victimes ne se plaignent jamais. Elles sont toujours représentées par des personnes bien intentionnées qui savent mieux que les africains ce qui est leur intérêt.

Et pourtant cette fois-ci, il y avait un plaignant gabonais, Grégory Ngbwa Mintsa, qui reprochait à son défunt Président Omar Bongo d’avoir accumulé une fortune peu en rapport avec le montant des ses émoluments officiels. Il le soupçonnait de détournements de fonds publics.

La juge d’instruction française l’a écarté de la procédure au motif qu’il n’avait pas “d’intérêt à agir” en France. Et depuis ce jour, nous avons commencé à nous questionner au sujet de  ces Biens Mal acquis. Que voulait – on cacher au Gabonais Ngbwa Mintsa ?

Un Gabonais ou tout autre africain qui dépose une plainte dans le pays dans lequel sont situés les biens d’un de ses représentants et réclame une enquête sur un présumé détournement de fonds publics n’a aucun intérêt à agir ? Ça ne le concerne pas ? Et puis quoi encore !?

Par contre, une organisation non gabonaise installée dans un pays tiers, qui n’est absolument pas atteinte financièrement par un éventuel détournement de fonds gabonais ou congolais a un intérêt à agir !

Comment mieux vous expliquer, chers compatriotes, que la gestion de votre pays, la maîtrise de vos fonds publics, l’exploitation de vos ressources énergétiques (On vous renvoie aux accords de certains ONG avec certaines multinationales liées à l’uranium), en réalité, votre bien-être, n’est pas votre affaire ? Ne vous mêlez surtout pas de ce qui vous regarde. Vous pouvez comprendre notre prudence désormais vis-à-vis de ce dossier. On aime bien les Africains mais il ne faut surtout pas qu’ils viennent mettre leur nez dans les dossiers ! On ne sait jamais …Un éclair de lucidité pourrait les saisir !

Infos Gabon. En vertu de quelle règle les Chefs d’Etat africains et leur famille ne pourraient pas se constituer un patrimoine ? Au nom de quelle norme l’importance supposée de leur patrimoine devrait-elle être indexée sur le PIB de leurs pays respectifs ?

Bruno Ben Moubamba. Dans le dossier des Biens Mal Acquis, tout se passe comme s’il était interdit d’être rationnel quand on ouvre des dossiers africains, comme si nous étions condamnés à demeurer ces grands naïfs que l’on peut manipuler à souhait. Comme dans l’usage que l’on fait du Tribunal Pénal International, la norme des BMA c’est l’émotion au service but politique contraire aux intérêts des peuples africains. Et c’est ce qui a fini par déranger les intellectuels africains que nous essayons d’être.  La rationalité est occidentale et l’émotion serait nègre ? Alors, dans l’affaire des Biens Mal Acquis, on a comme décidé de manipuler l’opinion en érigeant  la seule émotion comme unique instrument d’analyse. N’est-ce pas dérangeant pour un esprit libre qui se veut honnête ?

Or, le débat des BMA devrait être abordé sous un angle juridique, sous un angle diplomatique, sous un angle historique et encore plus sous un angle géostratégique ou économique. Puisqu’il s’agit d’Afrique, on fait tout pour installer une cacophonie médiatique troublante dans laquelle on saupoudre un peu de tous ces ingrédients agrémentés de l’indispensable piment paternaliste : la Morale. Mais à y regarder de près, les donneurs de leçon de morale ne sont pas si propres que cela ! Exactement comme dans le  Tribunal Pénal International qui est devenu un instrument politique extraordinaire pour réguler les influences sur le continent africain par l’instrumentalisation de la naïveté d’un certain nombre d’africains dont nous avons été, il faut bien le reconnaître courageusement.

Le problème c’est que la “Morale politique” est toujours appliquée avec rigueur aux africains mais à eux seuls. Jamais envers le Moyen-Orient, l’Asie, l’Europe ou les Amériques. Surtout dans les rapports géostratégiques et les contrats sur l’énergie.

Infos Gabon. Et c’est ici, en tant que catholique, qu’il vous  faut expliquer pourquoi vous avez cru en la sincérité du dossier des BMA au départ ? On vous a vu sur pas mal de médias dénoncer les chefs d’état africains.

Bruno Ben Moubamba. Vous avez raison de rappeler que nous avons soutenu le dossier en tant que catholique au départ. Chacun doit comprendre que le  fameux intitulé « Biens mal acquis » provient du rapport d’enquête du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD) pour l’année 2007. Dans la relation des faits et l’analyse faite par les « spécialistes » et pseudo « amis » de l’Afrique, les gens ignorent tout de la moitié du sous-titre du rapport 2007 du CCFD. Parce que, ceux qui se sont inscrits dans une démarche sincère et différente des « règlements de compte personnels » doivent informer l’opinion publique que l’étude du CCFD de 2007  avait pour titre et ce n’est pas un détail « La fortune des dictateurs et des complaisances occidentales ».

On ignore par quel tour de passe-passe, les médias et les commentateurs politiques feront disparaître du dossier des BMA « les complaisances occidentales » notamment françaises, qui occupent pourtant les 4/5ème (80%) des thèmes abordés dans le rapport du CCFD. Par contre, la larme à l’œil, certains “amoureux” de l’Afrique se sont donnés comme mission la dénonciation de ces horribles « Chefs d’Etat africains qui s’achètent des maisons au lieu de construire un dispensaire ou de donner à manger à leur peuple », en manipulant quelques « grands naïfs » en terre africaine et en maquillant à peine leur mépris pour ces “nouveaux collabos”.

Les Africains sont peut-être des grands enfants mais nous avons assez grandi pour nous souvenir que le rapport 2007 du CCFD est accablant pour les bailleurs de fonds internationaux, pour les entreprises occidentales, pour leur recours aux paradis fiscaux, leur violation des règles de l’OMC et l’opacité de leur comptabilité afférente aux ressources énergétiques. Le rapport parle de « pillage occidental organisé » et stigmatise le fait que l’argent récupéré chez les dictateurs n’est jamais rendu aux africains. On pourra raconter ce qu’on veut mais voilà la découverte qui blesse profondément. D’ailleurs, où est passé l’or du Colonel Kadhafi après 2011 ? Où sont passés les « avoirs libyens » après la victoire de Nicolas Sarkozy à Tripoli ? Pourquoi la « fortune des chefs d’état » intéresse t-elle plus que les « complaisances occidentales », alors que c’était le sujet du rapport 2007 des chefs d’état ?

Infos Gabon. Du TPI (Tribunal Pénal International) aux BMA (Biens Mal Acquis), faut-il comprendre qu’on se moque profondément des Africains ?

Bruno Ben Moubamba. Qui peut juger Nicolas Sarkozy pour tous les actes commis durant son mandat à la tête de la France ? Personne ! L’immunité d’un Chef d’Etat africain, héritage juridique de la France coloniale, trouverait ses limites devant un juge d’instruction étranger dont le Président Sarkozy a souhaité, par ailleurs, la disparition ?

Oui, il y a un mépris inquiétant des personnes pour ceux qui aspirent à diriger et pour tous les esprits lucides. Ce mépris est tellement important qu’il s’est étendu aux membres de la famille et à des enfants mineurs dont l’identité a été dévoilée dans la presse sous prétexte d’information. Nous supportons déjà un rapport de force particulièrement déséquilibré, une présence militaire étrangère intimidante, une dépendance économique paralysante, il faudra sans doute aussi que les Chefs d’Etat africains soient obligés désormais de faire vœu de pauvreté.

Infos Gabon. Au-delà de l’émotion suscitée par les Biens Mal Acquis, quel est le vrai problème de fond ?

Bruno Ben Moubamba. L’économie coloniale a empêché les Africains d’avoir accès aux capitaux depuis cinq siècles, nous voulons l’enrichissement générale des populations africaines, c’est pourquoi il est évident que les leaders du continent noir doivent disposer d’une indépendance économique personnelle qui conditionne l’existence politique. Nos instruments politiques doivent réguler le niveau de tout cela mais certainement pas la justice de l’ancien pays colonisateur. Certes, « l’africain » pense t-on, est un grand enfant facilement manipulable, pour peu qu’il reçoive une médaille ou bénéficie d’un passage dans les médias internationaux et d’une flatterie ; mais accepter le procès des BMA sans exiger des explications, c’est continuer à tirer contre son camp et nous devons comprendre ce qui se passe pour être mieux respectés.  Nous sommes contre la dictature sous toutes ses formes  mais les chefs d’état africains doivent pouvoir assurer leur sécurité physique et matérielle et celle de leurs familles. Et c’est normal ! Nous ne demanderions pas moins si nous parvenions à diriger en Afrique demain.

Comprenons – nous bien : il ne s’agit pas de justifier l’injustifiable mais de stopper l’hypocrisie du dossier des Biens Mal Acquis qui consiste à « émasculer » les leaders africains et cela ne peut plus être accepté car le leadership africain ne s’arrête pas avec ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui. Tout chef d’état doit disposer d’une marge de manœuvre suffisante pour ne pas se transformer en mendiant.  Il doit pouvoir financer sur ses deniers personnels des travaux publics non pris en charge par la Nation, financer ses campagnes électorales voire celles de ses « frères français ». C’est aux Africains eux-mêmes de régler certains problèmes car on ne demande pas aux Emirs du Qatar comment ils ont fait pour acheter le Paris Saint-Germain (PSG), club de football. Et si le PSG était un Bien Mal Acquis ?

FIN/INFOSGABON/CE/2013

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