Politique

Mborantsuo : de la Constitution à la transmission du savoir

Libreville, Samedi 10 Octobre 2026 (Infos Gabon) – Trente-six ans après la Conférence nationale de 1990, Marie-Madeleine Mborantsuo revient sur les coulisses de la fin du monopartisme. Mais derrière ce témoignage sur la naissance du nouvel ordre constitutionnel gabonais se dessine une autre histoire, moins connue : celle d’une juriste qui, après avoir dirigé la Cour constitutionnelle pendant plus de trois décennies, investit désormais le champ universitaire. À l’Université internationale de Libreville Berthe & Jean, où l’émission a été enregistrée, la mémoire des institutions rencontre ainsi l’ambition de former les générations appelées à leur succéder.

Le 6 octobre 2026, sur Gabon 1ère, l’émission Mémoire d’une Nation, présentée par le journaliste Jean Christian Kombila, a offert près d’une heure de récit et de recul historique. Invitée à revisiter la séquence fondatrice de 1990, l’ancienne présidente de la Cour constitutionnelle, aujourd’hui présidente honoraire, a livré un témoignage sur les négociations qui ont accompagné le passage du Gabon au multipartisme.

Ce retour sur le passé prend une dimension particulière dans un pays où la conservation et l’accessibilité des archives restent des enjeux essentiels pour la compréhension de l’histoire politique. Lorsqu’elles sont recueillies, contextualisées et confrontées aux documents disponibles, les paroles des acteurs de premier plan peuvent contribuer à préserver une mémoire nationale qui ne saurait dépendre des seuls récits officiels.

1990 : écrire les règles d’une nouvelle République

Membre de la commission des institutions lors de la Conférence nationale, organisée à Libreville du 23 mars au 19 avril 1990, Marie-Madeleine Mborantsuo se souvient de débats particulièrement houleux. Environ 300 participants, issus de sensibilités politiques différentes, devaient confronter leurs visions et parvenir à des formulations juridiquement applicables.

Sous la conduite de Simon Oyono Aba’a, une commission restreinte a été constituée pour faciliter la rédaction du texte transitoire, avec Pierre-Louis Agondjo Okawe à la tête de ce travail. Les discussions pouvaient durer des heures sur une disposition, tant les enjeux dépassaient la seule technique juridique : il s’agissait de redéfinir les règles de la compétition politique et l’organisation des pouvoirs publics.

Adoptées le 28 mai 1990, les dispositions constitutionnelles transitoires ont ouvert la voie au multipartisme. La Constitution du 26 mars 1991 a ensuite réorganisé les institutions et consacré la Cour constitutionnelle.

Le témoignage rappelle aussi un paradoxe majeur : le PDG, alors parti unique, a participé à l’adoption du dispositif mettant fin à son monopole politique, sans pour autant perdre immédiatement le pouvoir. La rupture juridique fut réelle ; la transformation des rapports de force, elle, s’inscrivit dans une temporalité plus longue.

Une bâtisseuse d’institutions face à son héritage

Le parcours de Marie-Madeleine Mborantsuo ne commence pas avec la Cour constitutionnelle. Magistrate spécialisée dans les finances publiques, elle a présidé la Chambre des comptes de la Cour suprême de 1983 à 1991. Cette juridiction est l’ancêtre institutionnel de la Cour des comptes actuelle, devenue une institution distincte dans le cadre de la réorganisation judiciaire de 1994. Son rôle dans la mise en place et le développement du contrôle des finances publiques constitue donc un volet important de son héritage.

À la suite des travaux constitutionnels de 1990-1991, elle rejoint la Cour constitutionnelle, dont elle devient la première présidente. Elle en demeure la figure centrale jusqu’à son départ en septembre 2023, après plus de trois décennies à sa tête.

Cette longévité ne dispense pas d’un examen critique de son bilan. Le rôle de la Cour dans la vie politique gabonaise, notamment lors de contentieux électoraux, a suscité des controverses. Mais comprendre cette période exige de distinguer les responsabilités personnelles, les décisions institutionnelles et le contexte politique dans lequel elles ont été prises.

Au cours de l’émission, Mme Mborantsuo a également évoqué la sollicitation de leur expertise par d’autres juridictions constitutionnelles et des pays africains voire européens, sans en révéler les noms, invoquant son devoir de réserve. Ce passage souligne la dimension régionale du partage d’expérience juridique, tout en rappelant les limites que les exigences de confidentialité imposent à la restitution de certains épisodes.

De la magistrature à l’université, le pari de la transmission

L’autre dimension de ce témoignage se situe dans le présent. Docteure en droit public et enseignante du supérieur, Marie-Madeleine Mborantsuo s’investit désormais dans l’éducation à travers l’Institution internationale Berthe & Jean, qui comprend notamment l’Université internationale de Libreville Berthe & Jean. L’établissement présente son parcours comme celui d’une juriste, d’une universitaire et d’une fondatrice engagée dans l’éducation et la recherche.

Le choix du lieu d’enregistrement n’est donc pas anodin : c’est dans cet environnement universitaire que l’ancienne responsable institutionnelle revient sur la fabrication du droit, ses contraintes et ses enjeux historiques. Le journaliste Jean Christian Kombila a d’ailleurs annoncé une deuxième séquence consacrée à la reconversion de son invitée, ouvrant la perspective d’un échange davantage tourné vers son activité universitaire et la transmission de son expérience.

Cette continuité entre institutions et enseignement pose une question essentielle pour le Gabon : comment transformer l’expérience accumulée par les responsables publics en savoir accessible, vérifiable et utile aux jeunes générations ? Les témoignages oraux peuvent constituer une première source, à condition d’être accompagnés d’archives, de textes juridiques et de travaux contradictoires.

L’histoire d’un pays ne se transmet pas seulement par les institutions qu’il construit, mais aussi par la capacité de ses acteurs à expliquer comment elles sont nées, ce qu’elles ont permis et les limites qu’elles ont rencontrées. En revenant sur 1990 depuis une université, Marie-Madeleine Mborantsuo relie deux responsabilités différentes : participer à l’histoire et contribuer à son intelligibilité. La suite de l’émission sera l’occasion d’explorer plus directement cette seconde étape, celle où l’expérience du pouvoir judiciaire devient matière à enseignement et à réflexion.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

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