Pétrole : le Gabon face au défi de la valeur locale
Libreville, Dimanche 4 Octobre 2026 (Infos Gabon) – Extraire du pétrole ne suffit plus. Pour le Gabon, la véritable question est désormais de savoir ce que cette ressource laisse derrière elle dans l’économie nationale : des entreprises plus solides, des emplois qualifiés, des compétences transférées, des technologies maîtrisées et une industrie capable de vivre au-delà des cycles pétroliers. C’est cette question de fond que le Dr Zacharie Bikita place au centre de sa recherche doctorale consacrée au contenu local et à la sous-traitance pétrolière et gazière.
Soutenue récemment à Paris dans le cadre d’un Executive Doctorate in Business Administration (EDBA) en Sciences de gestion, sa thèse, intitulée « Analyse de l’impact du contenu local sur le développement de la sous-traitance dans le secteur pétrolier et gazier au Gabon », s’attaque à l’un des angles morts des économies extractives : la capacité à convertir l’activité des grands opérateurs en capacités durables pour les entreprises nationales.
Le travail a été soutenu devant un jury composé notamment des professeurs Soufyane Frimousse, directeur de thèse, Ruphin Ndjambou, rapporteur et co-directeur, Christine Dugoin-Clément, rapporteur, et Patrick Dambron, président du jury.
Le contenu local ne se mesure pas au nombre de contrats
Le débat gabonais sur le contenu local est souvent ramené à une question simple : quelle part des marchés pétroliers revient aux entreprises nationales ? La recherche de Zacharie Bikita invite à déplacer le curseur. Obtenir un contrat n’est qu’un commencement. La véritable mesure de la réussite se trouve dans ce que l’entreprise est capable d’en faire ensuite.
Une PME qui décroche un marché mais ne dispose ni des équipements, ni du financement, ni des compétences nécessaires pour progresser risque de rester enfermée dans les segments les moins complexes de la chaîne de valeur. À l’inverse, un contrat peut devenir un accélérateur de croissance s’il permet d’investir, de recruter, d’obtenir des certifications, de former les salariés et d’accéder progressivement à des prestations à plus forte valeur ajoutée.
C’est cette trajectoire que le chercheur cherche à comprendre. Sa démarche intègre les opérateurs pétroliers, les sous-traitants, les entreprises gabonaises, les administrations, les banques, les organisations professionnelles, la société civile et les experts. L’objectif est de confronter les différentes perceptions d’un même dispositif et d’identifier les obstacles qui empêchent encore certaines entreprises nationales de franchir les différents niveaux de la chaîne de valeur.
La recherche s’appuie également sur des données officielles, des rapports de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) et une étude de cas consacrée à une entreprise locale de sous-traitance.
Des lois à l’épreuve du terrain
Le Gabon n’est pas dépourvu d’instruments juridiques. Le Code des hydrocarbures de 2019, le décret de 2021 relatif au contenu local et le dispositif réglementant la sous-traitance constituent un cadre destiné à accroître la participation nationale à l’activité pétrolière et gazière.
Mais une réglementation, aussi ambitieuse soit-elle, ne crée pas automatiquement une industrie nationale. Entre l’obligation juridique et la réalité économique subsistent plusieurs obstacles : accès au crédit, garanties financières, équipements, certifications, qualification des personnels, exigences QHSE, capacité à respecter les standards internationaux et délais de paiement.
C’est ici que la question du contenu local devient une question de politique économique. Si les entreprises nationales ne peuvent pas financer leur montée en gamme, elles resteront dépendantes des mêmes prestataires ou cantonnées aux activités périphériques. À l’inverse, un environnement combinant financement, formation, accompagnement technique et accès progressif aux marchés peut transformer la sous-traitance en véritable école industrielle.
Pour analyser cette mécanique, Zacharie Bikita croise plusieurs approches théoriques : ressources et compétences, coûts de transaction, théorie institutionnelle, parties prenantes et chaînes de valeur des industries extractives. Cette combinaison permet d’examiner simultanément l’entreprise, le marché, les institutions et les relations entre les différents acteurs.
L’enjeu est donc moins de favoriser artificiellement une entreprise nationale que de créer les conditions dans lesquelles celle-ci peut devenir réellement compétitive.
Transformer la rente en capacités
C’est probablement la portée la plus stratégique de cette recherche. Le contenu local ne devrait pas être considéré uniquement comme un mécanisme de redistribution des marchés pétroliers, mais comme un outil de transformation économique.
Pour le Dr Zacharie Bikita, la sous-traitance peut devenir un instrument de création de valeur durable à condition de favoriser simultanément le développement entrepreneurial, le transfert de compétences et la constitution d’un tissu économique capable de monter en puissance.
Cette approche oblige à regarder au-delà du pétrole lui-même. Une entreprise gabonaise qui acquiert une expertise en maintenance industrielle, en ingénierie, en logistique ou en services spécialisés peut ensuite valoriser ces compétences dans d’autres secteurs. Les compétences créées par l’industrie extractive peuvent ainsi devenir un actif économique indépendant de la ressource qui les a initialement financées.
C’est également pourquoi la question du financement est centrale. Une politique de contenu local sans mécanisme permettant aux PME d’investir dans leurs équipements et leurs ressources humaines risque de produire une participation nationale essentiellement quantitative. Le véritable changement intervient lorsque l’entreprise devient capable de réinvestir les revenus d’un marché pour accéder au suivant, puis à un niveau supérieur de complexité.
La réflexion de Zacharie Bikita ramène ainsi le débat à une question essentielle pour une économie pétrolière : que restera-t-il lorsque les hydrocarbures auront été extraits ?
La réponse ne se trouvera pas uniquement dans les infrastructures financées par les revenus du pétrole. Elle se trouvera aussi dans les entreprises créées ou consolidées, les ingénieurs formés, les technologies maîtrisées, les capitaux accumulés et les chaînes de valeur nationales capables de survivre à la rente.
Le véritable contenu local commence donc là où s’arrête la simple attribution d’un marché : lorsqu’une ressource naturelle devient une capacité économique durable. Pour le Gabon, c’est probablement l’un des tests les plus décisifs de sa politique de diversification.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
Copyright Infos Gabon

















