Economie Environnement

Le scandale du carbone africain

Libreville, Mercredi 27 Mai 2026 (Infos Gabon) – Pendant des années, les grandes puissances ont demandé aux pays africains de protéger leurs forêts pour sauver la planète. Elles ont promis des milliards, multiplié les sommets climatiques, signé des déclarations historiques et construit un récit mondial où la conservation des écosystèmes devait enfin être récompensée.

Mais cinq ans après les grandes annonces de Glasgow, une réalité brutale émerge au cœur de l’Afrique centrale. Les pays qui ont respecté les règles n’ont presque rien reçu.

À Nairobi, lors du sommet Africa Forward organisé les 11 et 12 mai par la France et le Kenya, une voix a rompu le langage diplomatique habituel. Celle du Pr Lee White, ancien ministre gabonais des Eaux et Forêts, scientifique britannique naturalisé gabonais, devenu l’un des visages internationaux de la diplomatie climatique africaine. Son constat est frontal. Le Gabon a appliqué les exigences internationales à la lettre. Il a protégé ses forêts, certifié ses résultats carbone et accepté des audits parmi les plus rigoureux du système onusien. Pourtant, il n’a pratiquement jamais été payé.

Derrière cette dénonciation se joue une question bien plus vaste que le seul cas gabonais. C’est toute la crédibilité du système climatique mondial qui vacille désormais.

Le grand mensonge climatique

Lorsque les accords internationaux sur le climat ont commencé à intégrer les mécanismes carbone liés aux forêts tropicales, les États africains y ont vu une promesse historique. Pour la première fois, la protection des écosystèmes devait devenir une source réelle de revenus. Les pays capables de réduire la déforestation seraient rémunérés à hauteur des services rendus à la planète.

Le Gabon a choisi d’aller plus loin que la plupart des autres États du bassin du Congo. En 2019, alors que de nombreux pays bénéficiaient de financements internationaux de préparation dans le cadre du programme REDD+, Libreville décide de travailler seul. Sur instruction directe du président Ali Bongo Ondimba, le pays refuse les financements préparatoires et construit son propre dispositif de certification.

Le résultat est spectaculaire. Le Gabon devient le premier pays africain à faire certifier officiellement par les Nations unies ses résultats carbone. Au total, 187 millions de tonnes équivalent CO₂ sont validées après plusieurs cycles d’évaluations indépendantes et de contrôles techniques internationaux.

Mais le choc arrive ensuite. Sur ces 187 millions de tonnes certifiées, seules 3 millions seront effectivement rémunérées. À peine 1,6 % des résultats enregistrés. Le reste demeure impayé malgré les engagements contenus dans l’Accord de Paris.

Pour Lee White, cette situation dépasse la simple lenteur administrative. Elle révèle un dysfonctionnement systémique. Les pays riches demandent aux États forestiers de préserver un patrimoine vital pour l’équilibre climatique mondial tout en refusant, dans les faits, d’en assumer le coût économique.

La conséquence est potentiellement explosive. Pourquoi un pays continuerait-il à protéger ses forêts si le système international ne récompense jamais les efforts consentis ?

L’Afrique forestière face à l’hypocrisie mondiale

Le bassin du Congo représente le deuxième massif forestier tropical de la planète après l’Amazonie. Ces forêts influencent directement les régimes de pluie du Sahel, du Nil Bleu, de l’Afrique australe et d’une grande partie du continent.

Pourtant, selon Pr Lee White, les pays africains continuent d’être enfermés dans une logique de dépendance vis-à-vis des bailleurs internationaux. Les annonces se multiplient, mais les financements réels n’arrivent presque jamais à l’échelle promise.

Il rappelle qu’à la COP26 de Glasgow, près de 1,5 milliard de dollars avaient été annoncés pour le bassin du Congo. Cinq ans plus tard, seulement environ 10 % de cette somme ont réellement été débloqués.

Le problème ne concerne pas seulement le montant des fonds. Même lorsque les financements existent, leur architecture administrative devient parfois impossible à appliquer sur le terrain. Les projets sont ralentis par des mécanismes bureaucratiques extrêmement lourds tandis qu’une part importante des ressources reste absorbée par les structures internationales elles-mêmes.

Pour Lee White qui a répondu aux questions de Mongabay, l’Afrique doit sortir de cette logique d’assistance permanente. Les forêts ne peuvent plus être considérées comme un simple sujet humanitaire ou environnemental. Elles doivent être traitées comme des infrastructures stratégiques comparables aux réseaux énergétiques ou aux systèmes de transport.

Derrière cette vision se dessine une transformation majeure de la pensée écologique africaine. La conservation ne doit plus dépendre de la générosité variable des pays développés. Elle doit devenir un levier de souveraineté économique.

Perenco ou la complexité du pétrole africain

L’autre sujet sensible abordé par Lee White concerne Perenco, premier producteur pétrolier du Gabon, régulièrement accusé de dégradations environnementales sur les zones lagunaires et côtières.

Mais sur ce dossier, l’ancien ministre adopte une position beaucoup plus nuancée que certains militants écologistes. Il rappelle que Perenco exploite essentiellement des gisements anciens hérités de décennies de gouvernance pétrolière défaillante remontant parfois aux années 1960 et 1970.

Autrement dit, une partie des pollutions observées aujourd’hui résulte d’un héritage historique accumulé bien avant l’arrivée actuelle de l’entreprise.

Lee White refuse donc les simplifications idéologiques. Oui, les dégâts environnementaux sont réels. Oui, certaines responsabilités historiques sont immenses. Mais évincer brutalement le principal producteur pétrolier du pays provoquerait également un choc économique que peu d’États africains peuvent absorber.

Il pose cependant une limite claire. Si de nouvelles dégradations environnementales sont directement causées par des pratiques actuelles, alors la situation devient, selon lui, extrêmement grave.

Cette position révèle toute la complexité de l’équation africaine. Le continent doit simultanément protéger ses écosystèmes, financer son développement et gérer des économies encore fortement dépendantes des hydrocarbures.

Le monde face à son propre échec

Depuis son départ du Gabon après les événements d’août 2023, Pr Lee White poursuit désormais son combat à l’échelle régionale. Nairobi, Belém, Brazzaville ou encore le parc d’Odzala-Kokoua au Congo deviennent les nouveaux terrains d’une bataille plus vaste autour de l’avenir écologique africain.

Mais derrière ses interventions se cache surtout une accusation beaucoup plus profonde adressée au système international lui-même. Le monde demande à l’Afrique de sauver le climat mondial tout en refusant de rémunérer réellement ce sacrifice économique.

Cette contradiction pourrait produire des conséquences majeures dans les prochaines années. Car si les mécanismes carbone perdent toute crédibilité, les États forestiers pourraient progressivement considérer qu’il devient économiquement irrationnel de maintenir certaines politiques de conservation.

L’avertissement lancé depuis Nairobi dépasse donc largement le cas du Gabon. Il interroge directement la capacité des puissances mondiales à respecter leurs propres engagements.

Les forêts du bassin du Congo absorbent chaque année des quantités massives de carbone qui bénéficient à toute la planète. Pourtant, ceux qui les protègent restent parmi les moins rémunérés du système climatique mondial.

Et dans ce silence financier grandissant, c’est peut-être toute l’architecture morale des accords climatiques internationaux qui commence désormais à se fissurer.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

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