Economie

Manganèse au Gabon : Le tournant de Moanda

Libreville, Dimanche 28 Juin 2026 (Infos Gabon) – Longtemps considéré comme l’un des piliers silencieux de l’économie gabonaise, le manganèse entre aujourd’hui dans une nouvelle phase de son histoire.

À Moanda, cœur minier du pays et principal centre d’exploitation de ce minerai stratégique, l’heure n’est plus seulement à l’extraction. L’ambition affichée par les autorités est désormais de transformer localement la richesse du sous-sol afin d’en faire un moteur de développement industriel, de création d’emplois et de montée en compétence de la population.

La journée d’information citoyenne organisée le 24 juin sous l’autorité du préfet de la Lébombi-Léyou, Jean-Pierre Abissaye, dépasse largement le cadre d’une simple rencontre administrative. Elle marque l’ouverture d’un débat fondamental sur la place que le Gabon entend occuper dans les chaînes de valeur mondiales des matières premières stratégiques.

Deuxième producteur mondial de manganèse, le pays se trouve à un moment décisif où il cherche à rompre avec un modèle économique hérité de plusieurs décennies, fondé principalement sur l’exportation du minerai brut.

Une rupture économique majeure

La décision annoncée par les autorités gabonaises d’interdire l’exportation du manganèse brut à compter du 1er janvier 2029 constitue l’une des réformes économiques les plus ambitieuses engagées ces dernières années.

Derrière cette orientation se dessine une logique simple. Tant que le minerai quitte le territoire sans transformation, l’essentiel de la valeur ajoutée, des emplois industriels et des retombées technologiques est capté ailleurs. Les activités de raffinage, de métallurgie et de fabrication d’alliages continuent alors de profiter aux économies étrangères.

Pour Libreville, il s’agit désormais de faire du manganèse non plus uniquement une ressource d’exportation mais un véritable levier de souveraineté économique.

Cette stratégie s’inscrit dans un mouvement plus large observé dans plusieurs pays producteurs de ressources naturelles qui cherchent à maîtriser davantage leur chaîne de production. Le Gabon entend ainsi convertir son avantage géologique en avantage industriel.

À Moanda, où se concentrent les principaux gisements du pays, cette transformation pourrait profondément modifier le tissu économique local. L’installation de nouvelles unités de transformation industrielle créerait des emplois directs et indirects tout en stimulant l’émergence d’un écosystème de sous-traitance, de services techniques et de compétences spécialisées.

Former les talents de demain

Mais l’industrialisation ne repose pas uniquement sur les infrastructures et les investissements. Elle exige également des ressources humaines qualifiées.

C’est pourquoi les échanges organisés à Moanda ont largement porté sur la question du capital humain. Les autorités ont rappelé que l’avenir de la transformation du manganèse dépendra de la capacité du pays à former ses propres techniciens, ingénieurs, métallurgistes et spécialistes des procédés industriels.

L’École des mines et de la métallurgie implantée dans la ville constitue déjà un atout majeur. Toutefois, les besoins futurs dépasseront largement les capacités actuelles.

Les programmes de formation, les partenariats entre établissements d’enseignement et entreprises ainsi que les dispositifs d’apprentissage devront être renforcés afin que les populations locales bénéficient directement des opportunités générées par cette mutation économique.

L’enjeu est aussi social. Dans une région où l’exploitation minière est présente depuis plusieurs générations, les attentes des habitants sont fortes. L’industrialisation est perçue comme la possibilité d’accéder à des emplois plus qualifiés et mieux rémunérés tout en limitant l’exode des jeunes vers les grands centres urbains.

Le dialogue avec Eramet

Cette ambition nationale se confronte naturellement aux réalités économiques des opérateurs industriels. Comilog, filiale gabonaise du groupe français Eramet dirigé par Christel Bories, demeure l’acteur central de la filière. Son rôle est déterminant dans la réussite de cette transition.

Lors d’une récente intervention en France, la dirigeante d’Eramet a reconnu avoir pris acte de la décision souveraine du Gabon tout en soulignant les défis qu’elle implique. Selon elle, transformer l’intégralité de la production gabonaise nécessite des investissements massifs dans les infrastructures industrielles, les réseaux logistiques et surtout dans la production d’énergie.

Ces observations relèvent de la logique d’une entreprise privée dont la mission première consiste à préserver la rentabilité de ses investissements et les intérêts de ses actionnaires.

Pour autant, la position gabonaise répond à une autre logique, celle de l’intérêt national. La création de valeur sur le territoire, le développement industriel et l’emploi local constituent des objectifs qui dépassent les seuls critères de rentabilité immédiate.

La véritable question n’est donc plus de savoir si la transformation locale aura lieu, mais comment elle sera organisée, financée et déployée.

Le défi qui s’ouvre devant Moanda est immense. Il suppose une coopération intelligente entre l’État, les investisseurs et les populations. Il exige des infrastructures modernes, une énergie compétitive et une stratégie cohérente de formation.

Mais pour la première fois depuis longtemps, le débat ne porte plus uniquement sur l’exploitation d’une ressource. Il porte sur la capacité du Gabon à transformer sa richesse minérale en puissance industrielle.

Et c’est précisément là que se joue l’avenir économique du pays. Moanda pourrait devenir bien davantage qu’une ville minière. Elle pourrait devenir le symbole d’un nouveau modèle de développement africain fondé sur la transformation locale, la montée en compétence nationale et la reconquête de la valeur ajoutée.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

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