Economie

Manganèse : le Gabon change de modèle

Libreville, Samedi 01 Août 2026 (Infos Gabon) – Le ministre gabonais de l’Industrie et de la Transformation locale, Lubin Ntoutoume, défend une ambition qui pourrait modifier en profondeur la place du Gabon dans l’économie mondiale du manganèse.

Quelques jours après la signature, le 20 juillet 2026 à Paris, d’un protocole d’accord entre l’État gabonais et Eramet, le gouvernement veut lever les ambiguïtés autour d’un texte qui a suscité de nombreuses interrogations.

La question centrale est simple. Le Gabon a-t-il revu à la baisse son ambition de transformer quatre millions de tonnes de manganèse sur son territoire, en acceptant qu’Eramet Comilog n’en transforme finalement que 700 000 tonnes à l’horizon 2031 ?

Lubin Ntoutoume répond clairement par la négative. Selon lui, les 700 000 tonnes correspondent à la contribution d’Eramet Comilog et non à l’objectif industriel national. Le ministre présente le protocole comme une étape de sécurisation de la transformation locale, avec un calendrier, des objectifs industriels et des responsabilités désormais formalisées.

L’enjeu est considérable. Pour le Gabon, il ne s’agit plus seulement d’extraire une ressource abondante, mais de retenir davantage de valeur sur son territoire.

Quatre millions de tonnes, une ambition qui reste nationale

La controverse née autour des volumes traduit, selon le ministre, une confusion entre l’engagement d’un opérateur et la politique industrielle de l’État.

Dans son entretien à L’Union, Lubin Ntoutoume affirme que l’objectif national de quatre millions de tonnes transformées demeure inchangé. Cette capacité doit être répartie entre les principaux producteurs, notamment Comilog, Nouvelle Gabon Mining et CITIC, mais également entre de nouveaux industriels appelés à s’installer dans les zones économiques dédiées à la transformation.

Le ministre insiste surtout sur un point qu’il considère comme déterminant dans les négociations avec Eramet. Les compagnies minières doivent accepter le principe de vendre une partie de leur minerai à des industriels tiers. Cette disposition, explique-t-il, empêcherait que la capacité de transformation du pays soit limitée aux seuls investissements réalisés par les producteurs miniers.

C’est potentiellement le changement le plus structurant du dispositif. Le Gabon pourrait ainsi attirer des acteurs spécialisés dans différents segments de la chaîne de valeur et faire de ses zones industrielles des plateformes ouvertes aux investisseurs internationaux.

Cette ouverture s’accompagne d’un principe d’équité défendu par le gouvernement. Même obligation de transformer, mêmes échéances et mêmes conditions d’accès au foncier, à l’énergie et au transport. Pour le ministre, le Gabon doit devenir une terre d’opportunités, mais dans une relation d’égal à égal.

Le calendrier constitue l’autre point de débat. Là encore, Lubin Ntoutoume distingue deux échéances. Le 1er janvier 2029 correspondrait à l’engagement irréversible du processus de transformation prévu par le décret. L’année 2031 renvoie, elle, à l’achèvement de la plus importante unité industrielle d’Eramet. Le ministre rappelle que plusieurs étapes sont déjà engagées, notamment le four pilote de biocharbon de Lastoursville, opérationnel depuis juin 2026, ainsi que les projets d’oxyde de manganèse à Nkok et de réhabilitation du complexe métallurgique de Moanda.

Eramet confirme officiellement une trajectoire pouvant conduire à transformer jusqu’à 700 000 tonnes de manganèse par an d’ici fin 2031.

L’électricité, condition de la transformation

L’autre dimension du dossier est énergétique. Le ministre récuse l’idée selon laquelle l’État financerait directement les infrastructures électriques destinées aux nouvelles unités industrielles. Selon lui, l’État doit garantir la disponibilité de l’énergie, tandis que les infrastructures peuvent être portées par des investisseurs privés et des producteurs indépendants. Le mécanisme évoqué repose notamment sur des contrats d’achat d’électricité à long terme, permettant aux producteurs de sécuriser leurs investissements.

Cette question dépasse largement le seul dossier Eramet. Le Gabon veut simultanément développer ses capacités énergétiques et installer une industrie lourde capable de consommer cette nouvelle production.

Le projet hydroélectrique de Booué, d’une capacité proche de 400 mégawatts, constitue l’un des projets structurants de cette stratégie. Développé avec Gabon Power Company, l’IFC et EDF power solutions, il doit contribuer à renforcer l’offre énergétique du pays.

Le raisonnement est difficilement contestable. Il n’existe pas d’industrie métallurgique compétitive sans électricité disponible, stable et suffisamment abordable. La transformation du manganèse et le développement du secteur énergétique sont donc devenus deux faces d’une même politique industrielle.

Du minerai aux batteries

Le projet gabonais ne s’arrête toutefois pas à la production d’alliages destinés à la sidérurgie. C’est ici que l’entretien accordé par Lubin Ntoutoume à L’Union prend une dimension stratégique.

Le ministre décrit une progression en trois niveaux. Le premier concerne les alliages tels que le silico-manganèse et le ferro-manganèse. Le deuxième ouvre sur la chimie du manganèse, notamment le sulfate de manganèse de haute pureté. Le troisième vise les matériaux de cathode utilisés dans les batteries.

Cette montée en gamme constitue le véritable enjeu. Plus le Gabon progresse dans la chaîne de valeur, plus il peut espérer accroître la richesse créée à partir de chaque tonne extraite et développer des compétences industrielles nouvelles.

Dans cette perspective, l’unité d’oxyde de manganèse annoncée à Nkok mérite une attention particulière. Son volume initial peut paraître limité. Sa portée industrielle est autrement plus importante puisqu’elle pourrait ouvrir au Gabon l’accès à des segments liés aux batteries et aux aciers à haute performance.

L’accord avec Eramet ne constitue donc ni l’aboutissement de la transformation du manganèse ni la preuve définitive de sa réussite. Il représente un cadre dont la crédibilité devra désormais être mesurée sur le terrain.

Le ministre l’affirme dans L’Union. Le Gabon ne recherche pas une victoire de communication, mais une victoire industrielle capable de produire de la valeur, des emplois et des compétences. C’est désormais le véritable test.

Le Gabon ne pourra pas changer son modèle économique avec des protocoles seuls. Il devra le démontrer avec des usines, de l’énergie, des compétences et des emplois. Le manganèse ne doit plus seulement être extrait au Gabon. Il doit davantage y être transformé, valorisé et servir de point de départ à une industrie capable de regarder bien au-delà du minerai.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

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