Politique

Gabon : Et si la prison devenait un lieu de production

Libreville, Jeudi 27 Août 2026 (Infos Gabon) – Le Gabon cherche à produire davantage, à réduire ses importations alimentaires et à accélérer ses grands chantiers. Dans cette équation, une ressource reste rarement évoquée, celle des compétences et de la force de travail disponibles dans les établissements pénitentiaires.

Faut-il pour autant laisser cette population à l’écart de l’effort national alors que la réinsertion constitue précisément l’une des missions modernes de la prison ? Une piste mérite d’être mise sur la table du gouvernement, développer beaucoup plus largement le travail pénitentiaire agricole et les formations aux métiers du bâtiment, mais dans un cadre strictement légal, rémunéré, supervisé par l’État et fondé sur le consentement.

L’idée n’est pas théorique. Le ministère gabonais de la Justice indique déjà qu’un site agricole pilote a été développé à Oyem avec l’appui de la FAO. Sur près de 50 hectares, des détenus participent à des activités de maraîchage, de pisciculture, d’aviculture et d’élevage cunicole. Plus de 5 000 plants de laitue ont été récoltés et commercialisés, avec des revenus destinés au fonctionnement et au développement du site. Le ministère présente cette expérience comme un modèle susceptible d’être reproduit dans d’autres établissements.

Cette expérience mérite désormais de changer d’échelle. Dans un pays qui veut renforcer sa production agricole, chaque établissement pénitentiaire pourrait progressivement disposer, lorsque le foncier et les conditions techniques le permettent, d’une unité de production. Une partie des récoltes pourrait d’abord contribuer à l’alimentation des prisons, puis répondre aux besoins d’autres structures publiques et sociales, notamment les hôpitaux, internats, cantines collectives ou organismes d’aide. Une telle organisation permettrait potentiellement de réduire certaines dépenses d’approvisionnement tout en donnant aux détenus une compétence directement utilisable après leur libération.

Le principe pourrait également s’étendre aux métiers liés aux infrastructures. Agriculture, maçonnerie, menuiserie, plomberie, entretien des bâtiments ou travaux d’aménagement peuvent devenir des filières de qualification. Sous encadrement professionnel, pénitentiaire et de génie-miliaire, les détenus pourraient participer à des activités utiles à la collectivité, notamment sur des projets compatibles avec la sécurité et la réglementation, tout en préparant leur retour à l’emploi.

Produire sans transformer la peine en exploitation

Mais une condition doit dominer toute réflexion de ce type. Le travail pénitentiaire ne peut devenir une main-d’œuvre gratuite au service de l’État ou des entreprises. La convention n°29 de l’Organisation internationale du Travail encadre strictement le travail des personnes détenues. L’OIT rappelle notamment que le consentement libre et éclairé doit être respecté lorsque le travail relève d’une relation professionnelle, et que les conditions de travail, la rémunération, la sécurité et la protection sociale doivent présenter de véritables garanties.

Cette exigence est d’autant plus importante que le Gabon est déjà engagé dans un cadre international concernant le travail pénitentiaire. Les observations de l’OIT sur la situation gabonaise ont historiquement souligné la nécessité de rendre compatibles les dispositifs nationaux avec les garanties de volontariat et de protection des travailleurs détenus.

La proposition la plus solide ne serait donc pas de décréter indistinctement des « travaux forcés » pour tous les détenus. Elle consisterait à créer un service pénitentiaire de production et de réinsertion, ouvert aux personnes condamnées qui souhaitent y participer, avec contrat écrit, rémunération, formation, couverture des accidents, conditions de sécurité et possibilité réelle de refuser ou de quitter le dispositif selon les règles applicables. Les personnes simplement placées en détention provisoire ne devraient évidemment pas être assimilées aux personnes condamnées. L’OIT distingue précisément ces situations.

La question de la rémunération est centrale. Une partie pourrait revenir directement au détenu, une autre être affectée, dans un cadre légal transparent, aux victimes lorsqu’une décision judiciaire le prévoit, à la préparation de la sortie ou à certaines dépenses liées à la détention. Le mécanisme devrait être public et contrôlable afin d’empêcher toute dérive.

Faire de la production un outil de sortie

Le modèle gagnerait à être conçu comme une chaîne complète. Former, produire, vendre, épargner et préparer la sortie. Un détenu qui apprend à cultiver, conduire une machine agricole, poser une canalisation ou construire un mur ne sort pas seulement avec une peine exécutée. Il sort avec une compétence.

Le précédent d’Oyem démontre que cette logique est déjà possible au Gabon. La prochaine étape pourrait être d’en mesurer précisément les résultats, coûts de production, volumes récoltés, économies réalisées pour l’établissement, revenus générés, nombre de personnes formées et taux de réinsertion après libération. Cette évaluation permettrait ensuite de déterminer dans quels établissements le modèle est réellement viable.

La Centrale d’Achat du Gabon pourrait avoir un rôle à jouer dans cette réflexion, notamment pour structurer les débouchés des productions pénitentiaires lorsque celles-ci respectent les normes sanitaires et commerciales. Mais là encore, le principe doit être celui d’un achat à prix transparent, pas celui d’un approvisionnement fondé sur une main-d’œuvre gratuite. La CEAG pourrait plutôt devenir l’un des débouchés institutionnels d’un réseau de fermes pénitentiaires professionnalisées.

L’approche répondrait simultanément à plusieurs problèmes. Améliorer l’autonomie alimentaire des établissements, réduire certaines dépenses publiques, créer des compétences, préparer la réinsertion et, à terme, augmenter l’offre locale de produits agricoles. Elle pourrait également contribuer à la politique nationale de lutte contre la vie chère, à condition que les volumes et les coûts permettent réellement d’offrir des produits compétitifs.

Une réflexion interministérielle réunissant Justice, Agriculture, Économie, Travaux publics, Habitat, Sécurité et la CEAG aurait donc du sens. Mais elle devrait être conduite avec le même niveau d’exigence par les administrations pénitentiaires, les juristes, les organisations de défense des droits humains et les partenaires techniques comme la FAO et l’OIT.

Le Gabon n’a pas besoin d’une prison qui enferme simplement. Il a besoin d’un système qui protège, responsabilise et prépare au retour dans la société. Transformer une partie du temps de détention en temps de formation et de production peut servir l’agriculture, les finances publiques et la réinsertion, mais uniquement si la dignité du détenu demeure la règle absolue. Le véritable enjeu n’est donc pas d’exploiter des prisonniers pour produire gratuitement. Il est de créer un cadre dans lequel un détenu volontaire peut apprendre un métier, produire utilement, être rémunéré et sortir mieux préparé qu’il n’est entré. C’est cette prison productive et réinsérante qui pourrait devenir, pour le Gabon, un véritable outil de politique agricole et sociale.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

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