Bassin du Congo : La bataille se joue aussi dans les données
Libreville, Dimanche 27 Septembre 2026 (Infos Gabon) – La préservation des forêts du Bassin du Congo ne se gagnera pas uniquement sur le terrain, dans les parcs nationaux ou face aux pressions sur les écosystèmes. Elle se jouera aussi dans les laboratoires, les universités et désormais dans la maîtrise des données.
À Douala, onze doctorants de l’initiative One Forest Vision viennent de franchir une étape qui dépasse largement le cadre d’une formation académique. Pendant deux jours, les 21 et 22 septembre, six jeunes chercheurs gabonais et leurs homologues congolais ont été formés à la production, la gestion, l’analyse, au partage et à la valorisation des données scientifiques consacrées aux forêts du Bassin du Congo.
Derrière cet exercice technique se dessine un enjeu beaucoup plus stratégique. Celui de savoir qui produit la connaissance sur les forêts africaines, qui la contrôle, qui peut l’exploiter et surtout qui est capable de la transformer en décisions publiques. Dans une région où les forêts sont devenues simultanément des réservoirs de biodiversité, des puits de carbone, des espaces économiques et un objet majeur de négociation climatique internationale, la donnée scientifique devient une ressource stratégique.
Former des chercheurs, mais surtout construire une capacité scientifique
À Douala, les doctorants n’ont pas seulement appris à manipuler des données. Le programme a porté sur leur cycle de vie, les métadonnées, la science ouverte, les principes FAIR et CARE, ainsi que sur les outils d’analyse et les conditions de réutilisation des informations produites au cours de leurs recherches. Un travail auquel s’est ajoutée une dimension de vulgarisation avec l’exercice « Ma thèse en 180 secondes », destiné à apprendre aux jeunes scientifiques à présenter leurs travaux de manière claire à un public non spécialiste.
Cette approche traduit une évolution importante de la recherche environnementale. Produire une donnée ne suffit plus. Encore faut-il pouvoir la documenter, la retrouver, la partager, la comparer avec d’autres sources et l’utiliser à nouveau. Les principes FAIR visent précisément à rendre les données faciles à trouver, accessibles, interopérables et réutilisables. One Forest Vision présente également cette architecture comme un moyen de renforcer la souveraineté des pays forestiers sur l’ensemble du cycle des données scientifiques.
Pour le Gabon, l’enjeu est particulièrement significatif. Six jeunes chercheurs gabonais ont officiellement lancé leurs travaux de doctorat en avril 2026, avec des recherches portant notamment sur la biodiversité, le carbone, la télédétection, l’intelligence artificielle, les relations entre communautés et faune sauvage ou encore la filière bois. Ces thèses doivent s’étendre sur trois années et s’inscrivent dans un dispositif de coopération scientifique internationale.
Le passage par Douala donne ainsi une cohérence supplémentaire à cette génération de chercheurs. Ils ne sont pas seulement appelés à produire des résultats scientifiques. Ils doivent aussi apprendre à rendre ces résultats exploitables par les institutions, les décideurs, les gestionnaires de territoires et, plus largement, par la communauté scientifique internationale.
De Libreville à Douala, une architecture scientifique prend forme
Cette séquence trouve son origine dans le One Forest Summit organisé à Libreville en mars 2023 par la France et le Gabon. Le sommet avait placé la coopération scientifique parmi les trois grands axes de travail avec les chaînes de valeur durables et les mécanismes de financement. Le Plan de Libreville avait notamment consacré One Forest Vision comme un projet scientifique destiné à mieux mesurer les stocks de carbone et à cartographier les réserves essentielles de biodiversité et de carbone dans les grands bassins forestiers tropicaux.
Depuis, l’initiative s’est structurée autour de plusieurs grands organismes de recherche, dont le CEA, le Cirad, le CNRS, l’INRAE, l’IRD et le Muséum national d’Histoire naturelle. Elle associe également des infrastructures de données et des institutions universitaires afin de développer une recherche conduite avec les pays forestiers tropicaux et de renforcer leur capacité à produire et valoriser leurs propres connaissances.
Le dispositif dispose par ailleurs d’un financement annoncé de 15 millions d’euros sur cinq ans, apporté par les ministères français de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et de l’Europe et des Affaires étrangères.
La formation de Douala intervient donc dans une construction plus large. Elle précède les Journées scientifiques sur les forêts du Bassin du Congo organisées du 23 au 25 septembre, offrant aux doctorants une nouvelle occasion de présenter leurs travaux, de confronter leurs méthodes et de nouer des collaborations avec la communauté scientifique régionale.
La donnée comme instrument de souveraineté
L’importance de cette démarche dépasse le seul monde universitaire. Dans les négociations internationales sur le climat et la biodiversité, les pays du Bassin du Congo sont régulièrement confrontés à une question fondamentale, celle de leur capacité à documenter eux-mêmes la valeur environnementale de leurs territoires.
Mesurer le carbone, suivre la biodiversité, comprendre les dynamiques forestières, analyser les usages des sols ou anticiper les effets du changement climatique suppose des infrastructures scientifiques, des chercheurs formés et des données suffisamment robustes pour résister à la comparaison internationale.
C’est là que la formation d’une nouvelle génération de scientifiques prend une dimension politique au sens institutionnel du terme. Une forêt mieux connue est une forêt mieux gouvernable. Et un pays capable de produire, d’interpréter et de valoriser ses propres données dispose de davantage d’outils pour défendre ses intérêts dans les discussions sur le financement climatique, la conservation, les marchés du carbone ou la valorisation de la biodiversité.
Le véritable résultat attendu de One Forest Vision ne se mesurera donc pas seulement au nombre de thèses soutenues. Il se mesurera à la capacité de ces chercheurs à faire émerger, dans la durée, une expertise scientifique africaine capable de dialoguer à égalité avec les grands réseaux internationaux.
À Douala, onze doctorants ont appris à mieux gérer la donnée. L’enjeu, lui, est beaucoup plus vaste. Il s’agit de construire une capacité durable à produire la connaissance sur le Bassin du Congo, à la sécuriser et à la transformer en décisions. Pour une région dont les forêts occupent une place centrale dans les équilibres climatiques et écologiques mondiaux, la maîtrise de cette connaissance pourrait devenir l’un des fondements les plus concrets de sa souveraineté scientifique.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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