Cybercriminalité : l’Afrique centrale muscle ses enquêtes financières depuis Libreville
Libreville, Vendredi 23 Octobre 2026 (Infos Gabon) – Face à des flux financiers numériques qui échappent aux frontières et brouillent les méthodes traditionnelles d’investigation, l’Afrique centrale cherche à renforcer ses capacités de riposte.
À Libreville, un séminaire régional organisé du 20 au 27 octobre par l’Agence nationale des infrastructures numériques et des fréquences (ANINF) et l’Agence nationale des investigations financières (ANIF) place les cryptomonnaies, le darknet et la preuve numérique au cœur d’un enjeu stratégique : mieux identifier les réseaux criminels, tracer leurs opérations et faire de la coopération régionale un instrument opérationnel de lutte contre la criminalité financière.
La criminalité numérique impose une nouvelle méthode d’enquête
Les circuits financiers criminels évoluent à mesure que les technologies se transforment. Les transactions en cryptomonnaies, les plateformes numériques et les espaces du darknet offrent de nouveaux moyens de circulation des fonds, mais aussi des difficultés supplémentaires aux services chargés de détecter les infractions, d’identifier leurs auteurs et de réunir des preuves recevables devant la justice.
C’est dans ce contexte que Libreville accueille cette formation consacrée aux « Investigations financières, cryptomonnaies et darknet au bénéfice des enquêteurs issus des pays francophones d’Afrique centrale ». Elle réunit des enquêteurs, des magistrats spécialisés, des analystes financiers et des experts provenant des pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) ainsi que de la République démocratique du Congo.
L’objectif dépasse l’acquisition de connaissances techniques. Il s’agit de donner aux participants les moyens de comprendre des mécanismes financiers de plus en plus complexes, de suivre les mouvements de fonds et de renforcer la capacité des institutions à transformer les informations numériques en éléments exploitables dans les procédures judiciaires.
Les travaux abordent notamment les investigations liées à la blockchain, la traçabilité des transactions en cryptomonnaies, la préservation des preuves numériques et les mécanismes de coopération transfrontalière. Autant de compétences devenues essentielles dans un environnement où les opérations peuvent être initiées dans un pays, transiter par plusieurs juridictions et produire leurs effets ailleurs.
La souveraineté numérique, au-delà des infrastructures
Pour le directeur général de l’ANINF, Alberto Wenceslas Mounguengui Moudoki, la souveraineté numérique ne saurait se réduire à la possession d’équipements ou au déploiement d’infrastructures. Elle suppose également que les États disposent des compétences nécessaires pour comprendre les menaces, conduire leurs propres investigations et défendre leurs intérêts dans l’espace numérique.
Cette approche place la maîtrise des outils d’enquête au même niveau stratégique que les investissements technologiques. Un pays peut disposer de réseaux et de services numériques sans être pleinement capable d’identifier les usages criminels qui s’y développent. La capacité à exploiter les données, à sécuriser les éléments de preuve et à agir dans un cadre juridique adapté devient ainsi un facteur déterminant de souveraineté.
Le directeur général de l’ANIF, Guennolet Boumas Ngabina, a pour sa part insisté sur trois dimensions centrales : la traçabilité des transactions en cryptomonnaies, l’identification des bénéficiaires effectifs et l’exploitation des preuves numériques dans les procédures judiciaires.
Ces compétences répondent à une difficulté majeure des investigations financières : remonter au-delà des opérations visibles pour déterminer qui contrôle réellement les fonds, comment ils circulent et à quels acteurs ils profitent. L’enjeu est de réduire l’écart entre la sophistication des pratiques criminelles et les moyens dont disposent les institutions pour les documenter.
Une coopération régionale à rendre opérationnelle
La formation s’inscrit dans le programme SecFin Africa, soutenu par l’Union européenne et ses partenaires, notamment le Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique centrale (GABAC) et Interpol.
Ce cadre traduit une reconnaissance : les infractions financières numériques ne peuvent être efficacement combattues par des dispositifs strictement nationaux. La circulation des actifs, la diversité des plateformes et la multiplication des juridictions imposent des échanges d’informations, des méthodes d’investigation compatibles et une coordination entre les services concernés.
L’ambition affichée est de renforcer les capacités opérationnelles des acteurs engagés dans la détection des infractions financières, la lutte contre le blanchiment de capitaux et la récupération des avoirs criminels. Mais l’efficacité de cette démarche dépendra de sa traduction concrète : les connaissances acquises devront pouvoir être mobilisées dans les enquêtes, partagées entre institutions et soutenues par des mécanismes de coopération durables.
Libreville devient ainsi, pendant une semaine, un point de convergence entre expertise financière, investigation numérique et action judiciaire. La portée de cette initiative ne se mesurera toutefois pas seulement au nombre de participants ou aux techniques enseignées. Elle dépendra de la capacité des États à inscrire ces compétences dans leurs pratiques quotidiennes.
Dans une économie où les flux numériques accélèrent et où les frontières perdent de leur efficacité face aux opérations criminelles, la souveraineté ne consiste plus uniquement à protéger les réseaux : elle exige de pouvoir suivre l’argent, établir les responsabilités et récupérer les ressources détournées. Pour l’Afrique centrale, l’enjeu est désormais de transformer la formation et la coopération en une capacité d’enquête collective, suffisamment solide pour faire de l’espace numérique un territoire de droit plutôt qu’un refuge pour les circuits financiers clandestins.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
Copyright Infos Gabon
LIRE AUSSI Gabon : La décentralisation face à l’épreuve des moyens

















