Economie

Gabon : Sortir de l’électricité d’urgence

Libreville, Samedi 01 Août 2026 (Infos Gabon) – Pendant deux ans, les centrales flottantes de Karpowership auront incarné la réponse du Gabon à une crise électrique devenue trop visible pour être ignorée. Aujourd’hui, elles pourraient devenir le symbole d’un autre problème, celui d’une dépendance énergétique coûteuse que Libreville veut progressivement réduire.

Selon les informations rapportées par la presse, notamment Jeune Afrique le 29 juillet 2026, les autorités gabonaises discutent avec l’opérateur turc d’une évolution du contrat qui les lie depuis 2024. L’objectif évoqué serait de parvenir à une sortie anticipée en 2027, alors que l’engagement initial devait courir jusqu’en 2029.

Le dossier est sensible. Car si les powerships ont contribué à stabiliser l’alimentation électrique du Grand Libreville, leur maintien représente une charge importante pour un État qui cherche simultanément à rationaliser ses dépenses, financer ses infrastructures et préparer l’industrialisation du pays.

Le véritable sujet n’est donc pas de savoir s’il faut ou non quitter Karpowership. Il est de savoir si le Gabon dispose désormais d’une alternative suffisamment solide pour pouvoir le faire sans recréer la crise qu’il cherchait précisément à résoudre.

Le prix d’une solution conçue pour l’urgence

Le recours aux centrales flottantes répondait à une logique compréhensible. Lorsque la production nationale ne suffit plus à satisfaire la demande, une unité capable d’être déployée rapidement constitue une réponse efficace. Karpowership indique avoir signé avec la SEEG un contrat de cinq ans portant sur 150 MW. L’entreprise précise avoir commencé avec 70 MW en février 2025, avant de porter la capacité fournie à 150 MW en septembre 2025 grâce notamment au passage au gaz naturel gabonais.

Le problème apparaît lorsque la solution temporaire devient une composante durable du système électrique.

Les chiffres avancés dans les textes soumis évoquent une facture mensuelle de 1,8 milliard de francs CFA, soit plus de 21 milliards sur une année. Ces montants doivent naturellement être confrontés aux données contractuelles et comptables définitives avant toute conclusion. Mais le débat qu’ils provoquent est légitime. Une énergie produite rapidement mais à un coût élevé peut résoudre une urgence tout en fragilisant, à terme, la compétitivité de l’économie.

La question est d’autant plus stratégique que le Gabon veut désormais transformer davantage son manganèse, développer son agro-industrie et attirer des investissements manufacturiers. Or aucune industrie lourde ne peut fonctionner durablement avec une électricité incertaine ou trop chère.

Le paradoxe est donc évident. Karpowership a permis de gagner du temps. Mais ce temps doit maintenant être utilisé pour construire l’alternative.

Booué et le gaz, le nouveau calcul énergétique

C’est précisément là que la stratégie nationale prend une autre dimension. Le Gabon mise sur plusieurs capacités permanentes, avec l’hydroélectricité en première ligne. Le projet de Booué, dans l’Ogooué-Ivindo, est appelé à jouer un rôle majeur avec une puissance installée d’environ 400 MW. L’État gabonais, Gabon Power Company, l’IFC et EDF Power Solutions ont engagé le développement du projet en juin 2026, avant qu’un nouveau protocole d’engagement ne consolide cette coopération en juillet.

À cela doit s’ajouter le développement de capacités thermiques alimentées par les ressources gazières nationales. La première phase de la centrale thermique à gaz de Mayumba, d’une capacité de 8,5 MW, a ainsi été réceptionnée en janvier 2026.

Mais produire davantage ne suffira pas. Le troisième chantier est celui du réseau. Une puissance disponible sur le papier ne devient une véritable capacité économique que lorsqu’elle peut être transportée et distribuée avec suffisamment de fiabilité. La modernisation des réseaux, la réduction des pertes et l’amélioration de la distribution deviennent donc aussi importantes que les barrages et les centrales.

Le Gabon doit surtout éviter un piège classique. Remplacer une dépendance par une autre ne constituerait pas une souveraineté énergétique. L’enjeu est de construire un système diversifié, capable d’associer hydroélectricité, gaz et autres sources adaptées aux réalités nationales.

Quitter Karpowership sans quitter la crise

Le gouvernement se trouve désormais devant un arbitrage délicat. Une sortie anticipée du contrat pourrait alléger la pression financière et accélérer la transition vers des infrastructures nationales. Mais une rupture prématurée, sans capacités de remplacement opérationnelles, exposerait la SEEG et les consommateurs à un nouveau déficit de production.

La question contractuelle est donc indissociable du calendrier industriel. Le Gabon ne peut pas arrêter une capacité de 150 MW simplement parce qu’il souhaite s’en affranchir. Il doit pouvoir démontrer que les mégawatts nécessaires sont déjà disponibles ailleurs ou qu’ils le seront au moment précis où le contrat cessera. C’est la condition de crédibilité de toute renégociation.

La situation actuelle offre cependant une occasion historique. La crise énergétique a révélé le coût de l’improvisation. La réponse ne peut plus être une succession de solutions provisoires. Elle doit devenir une politique de long terme articulant production, transport, distribution, financement et industrialisation.

Le futur barrage de Booué, les projets gaziers et la modernisation du réseau ne sont donc pas seulement des infrastructures énergétiques. Ils sont les fondations de la prochaine économie gabonaise.

Karpowership aura été utile pour répondre à l’urgence. Mais une solution d’urgence ne peut devenir le modèle énergétique d’un pays qui ambitionne de transformer ses ressources et de s’industrialiser. La véritable souveraineté énergétique du Gabon commencera le jour où le pays pourra se passer d’une solution de secours sans avoir peur de replonger dans le noir.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

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