Gabon : L’ivoire au prix du vivant
Libreville, Mardi 20 Octobre 2026 (Infos Gabon) – Quatre pointes d’ivoire, deux éléphants présumés abattus et quatre personnes poursuivies. Derrière cette affaire instruite à Libreville se dessine une menace persistante pour l’un des patrimoines naturels les plus précieux du Gabon.
Dans le village de Lipaka 2, sur l’axe Lastoursville-Moanda, une enquête menée en septembre 2026 a conduit à la découverte de défenses issues de deux éléphants et à l’ouverture d’une information judiciaire. Alors que le pays abrite encore une part majeure de la population mondiale d’éléphants de forêt, cette affaire rappelle que la protection de la biodiversité reste un combat qui se joue autant sur le terrain judiciaire que dans les territoires.
L’alerte est venue d’un signalement citoyen. Informés de l’abattage d’un éléphant à Lipaka 2, dans le département de Mulundu, les agents des Eaux et Forêts se sont rendus sur place. Ils y ont découvert la dépouille de l’animal, privée de ses pointes d’ivoire. Les investigations conduites avec les forces de l’ordre ont ensuite permis de remonter une piste et de procéder à plusieurs interpellations.
Les opérations menées les 22, 23 et 24 septembre 2026 ont abouti à l’interpellation de cinq individus, à la découverte de deux autres pointes d’ivoire et à la saisie d’une arme à feu de calibre 12 ainsi que de munitions artisanales détenues par l’un des mis en cause. Au total, quatre pointes correspondant à deux éléphants tués ont été retrouvées. Après vérification, l’un des cinq individus interpellés a été mis hors de cause.
Présentés au parquet de la République à Libreville le 28 septembre, les quatre autres suspects ont fait l’objet de décisions judiciaires distinctes. Une information judiciaire a été ouverte, deux mandats de dépôt ont été délivrés et deux personnes ont été laissées en liberté provisoire. L’instruction spécialisée se poursuit. Selon l’article 390 du Code pénal gabonais, les faits reprochés sont passibles, si les infractions sont établies, de dix ans d’emprisonnement et d’une amende équivalant au quintuple de la valeur des produits saisis. À ce stade, la présomption d’innocence demeure applicable à l’ensemble des mis en cause.
Un patrimoine mondial sous pression
L’affaire de Lipaka 2 dépasse le cadre d’une opération de police. Elle met en lumière la vulnérabilité de Loxodonta cyclotis, l’éléphant de forêt d’Afrique, espèce emblématique dont le Gabon constitue aujourd’hui l’un des principaux refuges. Les estimations disponibles évoquent environ 95 000 individus dans le pays, soit plus de la moitié de la population mondiale de cette espèce. Ce patrimoine biologique représente un atout écologique majeur, mais aussi un enjeu international de conservation.
Le trafic d’ivoire repose sur une mécanique économique brutale. La valeur marchande des défenses alimente une chaîne illégale qui relie l’abattage des animaux à la collecte, au transport et à la commercialisation clandestine. Chaque saisie révèle une partie de cette économie, sans nécessairement permettre d’en identifier tous les acteurs ni de mesurer l’étendue des réseaux. L’enjeu judiciaire consiste donc à établir les responsabilités individuelles, mais également à déterminer, lorsque les éléments de l’enquête le permettent, les circuits qui rendent ce commerce possible.
Après un recul observé autour de 2010, le trafic d’ivoire a connu un regain au Gabon en 2018 et 2019, selon les éléments rapportés dans cette affaire. La persistance de nouvelles interpellations montre que la pression demeure. Elle rappelle surtout qu’une politique de conservation ne peut reposer uniquement sur l’existence d’une législation répressive. Son efficacité dépend de la surveillance du territoire, de la qualité du renseignement, de la coopération entre services et de la capacité de la justice à sanctionner les infractions établies.
Protéger l’éléphant, préserver l’avenir
Le braconnage n’est toutefois qu’une des menaces qui pèsent sur l’éléphant de forêt. La dégradation de son habitat, les perturbations climatiques et la baisse de la fructification de certaines forêts peuvent affecter son alimentation et modifier ses déplacements. Ces changements sont susceptibles d’accentuer les incursions dans les plantations agricoles et les tensions avec les communautés riveraines.
La protection durable de l’espèce exige dès lors une approche qui associe répression, prévention et développement local. La sensibilisation des populations, la création d’activités économiques alternatives, l’écotourisme et l’accompagnement des communautés exposées aux conflits avec la faune peuvent contribuer à réduire les incitations au braconnage. Encore faut-il que ces dispositifs procurent des bénéfices tangibles aux habitants, qui ne peuvent être considérés uniquement comme des auxiliaires de la conservation sans être associés à ses retombées.
Le Gabon dispose d’un capital naturel qui suscite l’intérêt des visiteurs, des investisseurs et des partenaires internationaux. Mais cette richesse ne saurait être garantie par des déclarations d’intention. Elle suppose des moyens durables pour les services de l’État, une justice effective et une politique environnementale attentive aux réalités économiques des territoires.
À Lipaka 2, l’enquête a permis de retrouver quatre pointes d’ivoire et d’engager une procédure judiciaire. Le résultat est important, mais il ne constitue qu’une étape. La véritable mesure du succès sera la capacité à empêcher de nouveaux abattages, à démanteler les circuits de commercialisation illégale et à faire de la protection de l’éléphant un intérêt partagé par les communautés locales.
L’ivoire ne vaut jamais le prix d’une espèce menacée. Pour le Gabon, préserver l’éléphant de forêt revient à défendre simultanément son patrimoine naturel, sa crédibilité environnementale et une part de son avenir économique.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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