Europe-Afrique : Le pari industriel
Libreville, Mardi 20 Octobre 2026 (Infos Gabon) – Face aux fragilités des chaînes d’approvisionnement mondiales, à la rivalité sino-américaine et à la montée des coûts de production, l’Europe se trouve devant un choix stratégique. Continuer à dépendre de fournisseurs lointains ou construire, à ses portes, une nouvelle puissance industrielle partagée avec l’Afrique. Le déplacement d’usines vers le continent africain, au-delà d’un simple calcul de coûts, pourrait redessiner les équilibres économiques entre les deux rives de la Méditerranée. À une condition essentielle, que cette relocalisation crée de la valeur en Afrique au lieu de reproduire les anciennes dépendances.
L’idée défendue par Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe, s’inscrit dans une transformation profonde de l’économie mondiale. La pandémie de Covid-19, puis les perturbations du trafic maritime en mer Rouge, ont révélé les limites de chaînes de production excessivement dépendantes de l’Asie. Début 2024, les échanges transitant par le canal de Suez ont fortement reculé, tandis que certains itinéraires maritimes s’allongeaient d’au moins dix jours. À ces difficultés s’ajoutent les tensions géopolitiques, la concurrence industrielle internationale et les pressions sur les coûts en Europe.
Dans ce contexte, rapprocher les lieux de production des marchés devient un impératif de compétitivité et de souveraineté économique. Selon une analyse du Boston Consulting Group citée dans ce débat, une intégration commerciale renforcée entre l’Europe et l’Afrique pourrait porter leurs échanges à 1 000 milliards de dollars par an d’ici à dix ans, soit près du double de leur niveau actuel. Cette perspective reste conditionnée à des investissements, à des infrastructures adaptées et à une coopération économique plus ambitieuse.
Le voisinage africain, nouvel avantage stratégique
La proximité géographique, les fuseaux horaires compatibles et la jeunesse de la population africaine constituent des atouts pour les entreprises européennes. Mais le continent ne représente pas un espace industriel homogène. L’accès à une énergie fiable, la qualité des infrastructures, la productivité, la formation et la fluidité des échanges demeurent déterminants pour transformer ces avantages en capacités de production compétitives.
Le Maroc illustre déjà cette évolution. L’automobile, l’aéronautique et le textile y structurent des filières tournées vers l’exportation. En 2025, les achats de marchandises marocaines par l’Union européenne ont atteint 25,5 milliards d’euros, dont 50,6 % de machines et de matériels de transport. Le port de Tanger Med, qui a traité 11,1 millions d’équivalents vingt pieds en 2025, en hausse de 8,4 %, confirme le rôle croissant du royaume dans les chaînes logistiques internationales.
La Tunisie dispose également d’une industrie intégrée au marché européen, notamment dans le textile, l’électronique et l’aéronautique. En 2025, 73,2 % de ses exportations étaient destinées à l’Union européenne. En Égypte, l’allemand BSH a inauguré en 2025 une usine d’électroménager représentant un investissement supérieur à 50 millions d’euros et capable de produire 350 000 appareils par an pour les marchés égyptien, africain et moyen-oriental.
Ces expériences démontrent que l’Afrique peut accueillir des activités industrielles complexes. Elles révèlent aussi une réalité géographique et économique incontournable. Les pays disposant déjà de zones industrielles, de ports performants et d’accords commerciaux favorables sont mieux placés pour capter les investissements.
La concurrence internationale ne laissera aucun répit
Au sud du Sahara, l’Union européenne demeure un acteur économique majeur, avec plus de 250 milliards d’euros d’investissements détenus par ses entreprises en 2024. Pourtant, sa présence reste inégalement répartie, tandis que la Chine, la Turquie et les pays du Golfe renforcent leurs positions dans les infrastructures, le textile et l’agroalimentaire.
Au Bénin, la zone industrielle de Glo-Djigbé développe une chaîne de transformation du coton jusqu’au vêtement fini, avec notamment une production destinée à Kiabi. En Éthiopie, les activités du groupe chinois Huajian ont illustré le potentiel de l’industrie de la chaussure. Au Rwanda, le textile participe également aux stratégies de développement manufacturier.
Cette dynamique souligne l’urgence d’un choix européen. Les investissements industriels se construisent dans la durée. Les entreprises qui s’implantent aujourd’hui peuvent contribuer à façonner les compétences, les réseaux de fournisseurs et les infrastructures de demain. L’Europe qui hésiterait à investir risquerait de voir ses concurrents consolider leur avance sur des marchés proches et en expansion.
Mais relocaliser ne suffit pas. Une usine installée en Afrique peut rester fortement dépendante des matières premières importées, des équipements étrangers et des décisions prises hors du continent. Sans fournisseurs locaux, transfert de compétences, formation professionnelle et montée en gamme, les retombées économiques risquent de demeurer limitées.
Produire ensemble plutôt que déplacer la dépendance
Le véritable enjeu du nearshoring est donc politique autant qu’industriel. L’Europe doit pouvoir sécuriser ses approvisionnements tout en donnant aux économies africaines les moyens de transformer davantage leurs ressources, de développer leurs entreprises et de créer des emplois qualifiés. Cela suppose des investissements dans l’énergie, les transports, la formation technique, le financement des PME et l’intégration des marchés africains.
La Zone de libre-échange continentale africaine offre, à cet égard, une perspective importante. En facilitant les échanges entre pays africains, elle peut contribuer à faire du continent non seulement une base de production destinée à l’Europe, mais aussi un marché régional capable de soutenir l’industrialisation. La réussite dépendra toutefois de la réduction des obstacles commerciaux, de la qualité des infrastructures et de la stabilité des règles économiques.
Cette coopération peut également agir sur les dynamiques migratoires. La création d’emplois durables et de perspectives professionnelles en Afrique peut réduire les départs dictés par l’absence d’opportunités, sans remettre en cause la liberté de circulation ni faire de l’investissement un instrument de contrôle des migrations.
L’Europe et l’Afrique ont désormais intérêt à dépasser la logique traditionnelle du fournisseur et du client. Pour l’une, il s’agit de renforcer sa résilience industrielle. Pour l’autre, de convertir sa croissance démographique et ses ressources en puissance productive. Le rapprochement des usines ne deviendra un partenariat stratégique que si la valeur, les compétences et les capacités de décision se développent sur les deux continents. Faute de cette ambition, le nearshoring ne sera qu’un déplacement géographique de la dépendance. Avec elle, il peut devenir l’un des fondements d’une prospérité euro-africaine durable.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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