Environnement

Carbone : Le Gabon face à une nouvelle rente verte

Libreville, Mercredi 26 Août 2026 (Infos Gabon) – Le marché africain du carbone entre dans une phase où les promesses devront désormais devenir des transactions. À Kigali, du 13 au 15 octobre 2026, le Carbon Markets Africa Summit doit réunir gouvernements, investisseurs, développeurs de projets et acheteurs autour d’une question devenue stratégique pour le continent. Comment transformer les forêts, les terres et les projets de transition énergétique africains en financements climatiques crédibles, sans sacrifier l’intégrité environnementale ni les intérêts des communautés ?

Pour le Gabon, la question est loin d’être théorique. Avec son immense couvert forestier et une politique climatique qui place désormais les marchés carbone au cœur de sa stratégie, le pays dispose d’un actif considérable. Mais il doit encore transformer cet avantage naturel en architecture financière solide.

Le contexte international devient favorable. L’article 6 de l’Accord de Paris établit les mécanismes permettant aux États de coopérer et, sous certaines conditions, de transférer des résultats d’atténuation entre pays. L’article 6.2 encadre les échanges d’unités internationales, tandis que l’article 6.4 met en place un mécanisme onusien destiné à générer des crédits carbone de haute intégrité. Les règles se précisent progressivement, renforçant les exigences de mesure, de vérification et de traçabilité.

Cette évolution rejoint directement la trajectoire du Gabon. Dans sa troisième contribution déterminée au niveau national, publiée fin 2025, Libreville affirme vouloir développer un portefeuille diversifié de mécanismes carbone, notamment à travers les crédits forestiers issus de la réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts, ainsi qu’un marché carbone domestique. Le document rappelle aussi que le Gabon a été le premier pays africain à recevoir, en 2021, un paiement pour résultats REDD+, à hauteur de 17 millions de dollars dans le cadre d’un accord plus large avec la Norvège.

Le Gabon possède l’actif, il doit encore construire le marché

Le potentiel est exceptionnel. La forêt couvre une très grande partie du territoire gabonais et constitue l’un des principaux réservoirs de carbone du pays. Mais la valeur climatique d’une forêt ne devient pas automatiquement une valeur financière. Elle suppose des références d’émissions robustes, des systèmes de mesure et de notification crédibles, des mécanismes indépendants de validation, une traçabilité des unités et des règles suffisamment claires pour rassurer les acheteurs.

Le Gabon dispose déjà d’une base juridique qui va dans cette direction. Le cadre national prévoit l’enregistrement des transferts internationaux de crédits carbone, l’encadrement des projets selon les normes internationales et la prévention du double comptage. Un décret de 2022 avait également désigné l’organisme chargé de la commercialisation des crédits carbone appartenant à la République.

Mais la véritable question est désormais celle de la gouvernance économique. Qui détient les crédits ? Qui autorise leur transfert ? Comment sont répartis les revenus ? Quelle part revient aux communautés locales, aux collectivités, à la protection des forêts et au budget national ? Dans un marché carbone devenu plus sophistiqué, la qualité écologique ne suffit plus. La qualité institutionnelle devient elle aussi un actif.

La reprise des travaux de coordination nationale en 2025 montrait déjà que le gouvernement considérait l’absence d’un cadre suffisamment structuré comme l’un des principaux obstacles à la monétisation du carbone. Cette volonté de bâtir un marché national cohérent rejoint désormais les exigences internationales plus strictes.

De la forêt à une véritable économie climatique

C’est ici que le Gabon peut tirer une leçon du mouvement africain plus large. Le Ghana, le Rwanda et d’autres pays cherchent déjà à structurer leurs cadres d’autorisation et leurs portefeuilles de projets dans le cadre de l’article 6. Le Gabon dispose, lui aussi, d’une carte majeure, mais son intérêt ne réside pas seulement dans la vente de crédits forestiers. Son ambition pourrait être de bâtir une véritable économie climatique autour des forêts, de l’agriculture, des déchets, de l’énergie, des transports et des infrastructures résilientes.

Le registre international de l’article 6 montre d’ailleurs que le Gabon a désormais satisfait à certaines exigences de participation au mécanisme de l’article 6.4, même si aucune unité d’atténuation transférée internationalement n’a encore été enregistrée à ce stade. Le passage est révélateur. Le pays est entré dans l’architecture, mais il reste encore à franchir l’étape décisive qui mène de la conformité réglementaire à la transaction.

Le Carbon Markets Africa Summit arrive précisément à ce moment. La conférence de Kigali mettra l’accent sur la bancabilité des projets, les systèmes de mesure et de vérification, l’assurance, les registres, les mécanismes de réduction du risque et l’harmonisation des marchés africains. Ce sont précisément les sujets dont dépend la capacité du Gabon à convertir son patrimoine naturel en capital climatique.

Il faudra cependant éviter un piège. La valeur du carbone ne doit pas conduire à considérer les forêts uniquement comme des actifs financiers. Le Gabon a intérêt à construire un modèle dans lequel la monétisation du climat soutient simultanément la conservation, l’emploi, les revenus territoriaux, la recherche et le développement local.

Le Gabon possède déjà ce que beaucoup recherchent, un capital naturel exceptionnel et une expérience reconnue dans la conservation forestière. Ce qui lui manque encore, c’est une chaîne complète de confiance, de la mesure du carbone jusqu’au partage des revenus. La prochaine bataille ne sera donc pas de vendre davantage de crédits. Elle sera de démontrer que chaque crédit vendu correspond à une réduction d’émissions réelle, vérifiable, juridiquement sécurisée et économiquement utile au pays. C’est à cette condition que la forêt gabonaise pourra cesser d’être seulement un patrimoine mondial pour devenir aussi l’un des piliers d’une véritable souveraineté climatique et financière.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

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