Éléphants au Gabon : protéger les champs, réconcilier les territoires
Libreville, Mardi 27 Octobre 2026 (Infos Gabon) – Au Gabon, la coexistence entre les populations rurales et les éléphants se joue désormais bien au-delà des clôtures électriques. Si les équipements installés dans plusieurs provinces permettent à des agriculteurs de reprendre leurs cultures, les incursions continuent de détruire des récoltes et de fragiliser les revenus des ménages. Lors des auditions parlementaires du 24 octobre 2026 sur le projet de loi de finances 2027, cette persistance a remis au centre du débat une question essentielle : comment protéger durablement les communautés sans compromettre la conservation d’une faune emblématique du pays ?
Le cas de Lata, dans l’Ogooué-Ivindo, illustre les résultats possibles. Après avoir abandonné leurs terres sous la pression des incursions d’éléphants, des habitants ont progressivement repris leurs activités agricoles grâce à l’installation de clôtures électriques. Le manioc et les bananes sont de nouveau cultivés et alimentent les marchés locaux. Cette évolution montre qu’une protection adaptée peut restaurer une activité économique et redonner aux familles la possibilité de vivre de leurs terres.
Mais cette réussite reste inégalement répartie. Selon des informations rapportées par L’Union en août et septembre 2026, 485 clôtures avaient été installées dans 190 villages de l’Ogooué-Ivindo, au bénéfice de 5 541 personnes. Près de 300 demandes supplémentaires étaient encore en attente. Derrière ces chiffres se dessine un décalage entre les communautés déjà protégées et celles qui continuent d’affronter seules les incursions.
Des résultats encourageants, une protection encore incomplète
Le Gabon a engagé un programme national de coexistence entre les populations et les éléphants, financé par l’Initiative pour les forêts d’Afrique centrale (CAFI), mis en œuvre par la Wildlife Conservation Society (WCS), avec l’appui technique de Space for Giants. Lancé en 2025, il prévoit notamment le déploiement de 1 800 clôtures électriques mobiles.
Les résultats disponibles témoignent de l’intérêt du dispositif. Dans une communication publiée le 1er septembre 2026, la CAFI a indiqué qu’une vérification indépendante conduite par SCS Global Services avait confirmé le déploiement de 1 151 clôtures, la protection de 2 821,20 hectares de terres agricoles et 18 327 bénéficiaires directs. Le taux de réussite annoncé dans la prévention des tentatives d’intrusion d’éléphants atteignait 91,75 %.
Ces données constituent un indicateur important, mais elles doivent être interprétées avec précision. Elles attestent des performances observées dans le cadre du programme, sans démontrer que toutes les exploitations sont protégées ou que les installations restent efficaces dans la durée.
La vérification indépendante a d’ailleurs identifié des améliorations nécessaires concernant l’entretien des clôtures, la qualité des données et la traçabilité des interactions avec les éléphants. Ce point est déterminant. Une clôture électrique n’est pas une solution permanente par sa seule installation. Elle exige une maintenance régulière, une alimentation opérationnelle, des réparations rapides et un suivi permettant d’identifier les zones où les animaux continuent de pénétrer.
Pour les agriculteurs, l’efficacité ne se mesure pas uniquement à un taux national. Elle se vérifie au moment où une récolte est exposée, dans chaque village, sur chaque parcelle vulnérable.
Le transfert administratif ne doit pas déplacer le problème
Lors des débats budgétaires, le Gouvernement a expliqué la baisse des crédits sollicités pour le ministère de l’Environnement et du Climat, notamment, par le transfert de la gestion du conflit homme-faune au ministère des Eaux et Forêts.
Cette réorganisation peut favoriser une meilleure coordination des interventions. Elle ne garantit cependant ni l’augmentation des moyens disponibles ni une amélioration automatique de la réponse aux populations. Le changement de tutelle ne devient une avancée que s’il permet de clarifier les responsabilités, de réduire les délais d’intervention et de mieux suivre les équipements installés.
La députée Joséphine Okome Mba épouse Obiang Ndong a précisément alerté le Gouvernement sur la persistance des dégâts causés par les éléphants dans les plantations villageoises, malgré les dispositifs de protection.
Pour les ménages concernés, les conséquences dépassent largement la perte commerciale d’une récolte. La destruction du manioc ou des bananes peut compromettre les réserves alimentaires, réduire les revenus et empêcher de financer la prochaine saison agricole. Une incursion nocturne peut ainsi fragiliser plusieurs mois de travail et accentuer la précarité d’une famille.
La question de l’indemnisation devient alors incontournable. Le Gabon dispose d’un cadre réglementaire, notamment l’arrêté n° 1370/PM du 26 décembre 2022, encadrant l’indemnisation des victimes du conflit homme-éléphant. Mais l’existence d’un texte ne suffit pas. Les producteurs doivent pouvoir connaître les démarches de déclaration, les critères d’éligibilité, les délais d’examen et les modalités de paiement.
La prévention doit rester la priorité. Elle ne peut toutefois se substituer à une prise en charge des pertes déjà subies. Sans mécanisme accessible et crédible, les populations risquent de considérer que les coûts de la conservation reposent essentiellement sur leurs propres exploitations.
Faire de la coexistence une politique territoriale
Le conflit homme-faune ne se résume pas à une confrontation entre agriculteurs et éléphants. Il révèle les tensions qui apparaissent lorsque les activités humaines, les espaces agricoles et les habitats naturels se rapprochent.
La conservation de l’éléphant de forêt représente un enjeu écologique majeur pour le Gabon. Mais sa réussite dépend aussi de la capacité à préserver les moyens de subsistance des communautés vivant à proximité de ses habitats. Une politique qui protège la faune sans réduire les pertes agricoles risque d’alimenter durablement le ressentiment des populations.
Les réponses doivent donc combiner équipements, entretien, accompagnement des agriculteurs, suivi des incidents et indemnisation effective. Une cartographie des zones les plus exposées permettrait également de mieux prioriser les installations et les interventions, plutôt que de répartir les moyens sans tenir suffisamment compte des risques locaux.
Les armes, les munitions et les battues évoquées lors des débats ne peuvent constituer une réponse de substitution. Toute opération de ce type doit relever des autorités compétentes et respecter strictement les règles de sécurité et de protection de la faune. La gestion du conflit exige une approche durable, pas une escalade.
Le transfert de responsabilité au ministère des Eaux et Forêts ouvre ainsi une nouvelle étape. Son efficacité ne se jugera pas à la réorganisation des services, mais à la réduction des dégâts, à la fiabilité des clôtures et à la rapidité de prise en charge des victimes.
La coexistence ne peut réussir si les communautés rurales deviennent les seules à supporter le coût de la conservation. Le Gabon doit faire de la protection des éléphants et de la sécurité agricole deux objectifs indissociables. C’est à cette condition que la préservation de son patrimoine naturel pourra devenir une politique partagée, plutôt qu’une contrainte imposée aux populations qui vivent à ses côtés.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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