Politique

Gabon : Brice Laccruche Alihanga à cœur ouvert

Libreville, Mardi 19 Juin 2018 (Infos Gabon) – Dans une interview-vérité accordée à Jeune Afrique, le directeur de cabinet du président de la République parle de ses rapports avec Ali Bongo Ondimba, de la situation politique, économique et social ainsi que de la lutte contre la corruption au Gabon.

Une relation privilégiée avec Ali Bongo Ondimba

Ce n’est un secret pour personne. Au Gabon, Brice Laccruche Alihanga est présenté comme l’homme du président, celui qui chuchote au creux de l’oreille d’Ali Bongo Ondimba. Dans l’interview à bâtons rompus accordée à nos confrères de Jeune Afrique, le directeur de cabinet du président qui ne nie pas avoir une relation privilégiée avec le locataire du palais du bord de mer tient à préciser qu’il s’agit avant tout d’une relation de confiance basée sur les résultats.

« Le chef de l’État a choisi de faire confiance à de nouveaux managers au profil différent. Son constat est simple : face aux bouleversements que traverse notre pays, il fallait changer les hommes pour changer les pratiques. Partant, nos relations sont fondées sur la confiance mais aussi sur l’exigence de résultats», lance l’interviewé. Avec Sylvia Bongo Ondimba, la première dame du Gabon, l’homme dit, dans cet échange sans tabou, être séduit par son action pour le social.

« Comme beaucoup de Gabonais, je suis admiratif du rôle très important qu’elle joue aux côtés du président, ainsi que de son action à la tête de sa fondation », souligne M. Alihanga.

Interrogé sur son influence sur la classe dirigeante, de par sa proximité avec Ali Bongo Ondimba, le directeur de cabinet du Président de la République tient à balayer d’un revers de la main ce type de fantasmes et à repréciser son rôle auprès du chef. «L’idée d’un cabinet présidentiel omniscient et omnipotent est un mythe. La Constitution et la loi gabonaises sont claires : le président fixe les grandes orientations, le gouvernement met en oeuvre la politique définie et le Premier ministre coordonne son action. Pour sa part, le cabinet se borne à relayer la parole présidentielle. Chacun son rôle, aucune confusion n’est possible», affirme-t-il.

Appelé à se prononcer sur ses rapports avec Maixent Accrombessi, Brice Laccruche Alihanga préfère ne porter aucun jugement sur le travail de son prédécesseur. « Il y a une tendance au Gabon, comme dans toute l’Afrique, qui consiste à vouloir à toute force comparer les différents titulaires d’un poste. Il y a un président élu depuis 2009. Ce président a une vision qui n’a pas changé entre son premier et son deuxième mandat. Bien sûr, il y a clairement entre ses directeurs de cabinet successifs une différence de style et de manière de procéder. Pour occuper aujourd’hui les mêmes fonctions, je mesure le degré d’exigence que celles-ci supposent. Je ne porterai donc aucun jugement sur l’action de mes prédécesseurs. D’une manière générale, il faut se garder de considérer le passé avec les yeux du présent », avoue-t-il.

Une situation politique et économique qui s’améliore

En toute modestie, Brice Laccruche Alihanga reconnait que le Gabon sort d’une crise politique difficile consécutives à la présidentielle querellée d’août 2016. Nonobstant ce malheureux épisode, le pays se relève progressivement.

« Oui, la période a été compliquée. Le Gabon a été fortement touché par la crise, mais nous avons fait la démonstration de notre capacité de résilience. Depuis 2016, il y a eu deux grandes phases. D’abord, l’apaisement de certaines tensions consécutives aux dernières élections : un dialogue politique inclusif a été ouvert, un travail d’unification entrepris par l’exécutif. Ensuite, il a fallu dresser le diagnostic des maux qui frappent notre société et notre économie. Nous en sommes là actuellement. Des réformes ont été engagées dans plusieurs domaines : social, politique et économique. Elles porteront leurs fruits, nous en sommes convaincus, dans les deux ans à venir. Elles déboucheront alors sur une accélération de la relance », souligne l’orateur.

Sur l’organisation des élections législatives reportées déjà à deux reprises, M. Alihanga reste tout de même affirmatif quant à la tenue effective cette année de ce scrutin. « Maintenant, les législatives auront bien lieu. C’est désormais une question de semaines », déclare-t-il. Tout comme il se veut rassurant quant à leur parfaite organisation. « Par la discussion et par la prise en compte des griefs de l’opposition dans les modifications apportées au processus électoral. Nous en sommes donc convaincus : ces législatives se dérouleront dans le calme », rassure-t-il.

Jean Ping : un cavalier solitaire

Sur l’influence réelle ou supposée de l’opposant Jean Ping, le directeur de cabinet du président de la République relativise et tient à faire savoir que l’influence de ce dernier lors de la présidentielle s’est effilochée avec le temps. «Présidentielle et législatives ne sont en rien comparables. Les enjeux sont différents. Dans le premier cas, on élit qu’un seul candidat, et 143 dans le second ! Chacun fait campagne dans sa circonscription, ce sont les partis qui mènent le jeu. Le contexte est délicat pour Jean Ping. Il s’est rapproché d’un parti il y a deux ou trois ans. Mais l’implantation et l’influence de celui-ci restent très locales, grosso modo autour de Port-Gentil», lance-t-il.

Même si le candidat malheureux à la dernière élection présidentielle ne veut toujours pas se ranger derrière Ali Bongo Ondimba, le président élu, comme l’ont déjà fait nombre de ses compagnons de l’opposition, toujours est-il qu’il est désormais un homme seul. « Le dernier gouvernement compte sept ministres d’opposition parmi les plus radicaux, comme Jean de Dieu Moukagni Iwangou. Il me semble que M. Ping s’arc-boute sur ses positions, mais qu’il est très isolé. Tout le monde est passé à autre chose. Les hommes politiques ont bien compris qu’ils n’auront pas avant longtemps d’autre occasion d’exercer des responsabilités. Presque tous s’apprêtent à participer aux législatives. Jean Ping préfère rester à l’écart. C’est son choix », dit-il.

Pour Brice Laccruche Alihanga, la crise politique est désormais dans le rétroviseur. L’agenda du président Ali Bongo Ondimba est pris par l’amélioration des conditions de vie de ses compatriotes. « Tous les opérateurs voient bien que l’administration commence à être tenue, qu’elle a reçu l’instruction de travailler à la mise en oeuvre des réformes. Aujourd’hui, nous avons une unique obsession : changer le quotidien des Gabonais, qui ne nous demandent pas autre chose que d’améliorer l’emploi, l’éducation, la santé ou l’accès à l’eau et à l’énergie », rassure-t-il.

Mais, il tient à rappeler à qui veut l’entendre qu’à son arrivée, il a trouvé « une situation économique délétère dans le pays, une situation politique qui commençait à s’apaiser, mais on n’y était pas encore, et surtout par moments, selon moi, un manque de cohérence globale ».

Une conjoncture difficile qu’il attribue à la chute des cours du pétrole survenue en 2014 à l’échelle planétaire. Mais, précise que malgré ce marasme, le Gabon se relève progressivement bien qu’il y ait des ajustements à opérer dans différents domaines. «Dans le passé, de nombreux recrutements ont été faits sans postes définis, sans encadrement juridique et sans cadre organique. Il nous faut être courageux et faire ce qui doit être fait. Comme l’a dit Benjamin Disraeli : ‘réformer ce qu’il faut, conserver ce qui vaut’», croit-il savoir.

Au sujet des rapports entre l’Etat gabonais et le monde des affaires, Brice Laccruche Alihanga se veut davantage rassurant quant au paiement progressif de la dette de l’Etat vis-à-vis de ses partenaires. «Une première tranche de plus de 90 milliards de FCFA a été payée aux entreprises. Le processus est donc enclenché et il se poursuivra jusqu’à son terme», affirme-t-il.

Etats-Veolia : des manquements à l’origine du divorce

Sur les raisons ayant conduit à la rupture du contrat de concession de la Société d’eau et d’énergie du Gabon (SEEG) de Veolia, il dénonce de nombreux écarts constatés dans le respect du cahier de charges de la multinationale française. « Les différends portent sur plusieurs points qui ont entraîné une forte dégradation de la qualité de service. Nous avons cependant souhaité, en 2016, donner une nouvelle chance à notre partenaire. Mais face à la dégradation continue de la situation, nous n’avons eu d’autre choix que de reprendre en main la gestion. Il ne s’est pas agi d’expulser qui que ce soit, comme j’ai pu le lire ici ou là, mais d’exercer notre droit légitime de réquisition d’usage », tient-il à préciser.

« Aujourd’hui, nous entendons trouver une solution apaisée, même si un certain nombre de questions, notamment sur le plan environnemental, nous préoccupent. C’est toujours pareil quand quelque chose tourne mal dans un partenariat : vous faites les comptes –qui doit combien à qui ?–, vous vous serrez la main et vous continuez », ajoute-t-il. Il fustige aussi « le fait que les objectifs fixés n’aient pas été atteints, le non-respect des engagements en matière d’investissement, de maintenance des équipements et du réseau, ou encore la gestion opérationnelle défaillante. Au-delà, ce qui nous a heurtés, c’est la perception d’un double standard entre l’Afrique et le reste du monde. En clair, certaines entreprises s’autoriseraient à fournir chez nous une qualité de service inférieure et à un prix supérieur à ce qu’elles proposent ailleurs dans le monde ».

Répondant aux récriminations du concessionnaire français accusant l’Etat gabonais de n’avoir pas tenu ses engagements financiers, le directeur de cabinet du président de la République tient à faire la précision suivante : « nous n’avons pas suffisamment investi, c’est un fait. Mais Veolia a gravement failli à ses obligations et a ignoré nos revendications. Il faut que nos partenaires comprennent que nous avons bien l’intention de défendre nos intérêts, quel que soit le prix à payer. Nous avons changé d’époque. Le Gabon, à l’instar des autres pays d’Afrique, ne se laissera plus marcher sur les pieds ».

Cette mesure vis-à-vis de Veolia sonne comme une mise en garde en direction de tout partenaire véreux qui viendrait se faire du bénéfice sur le dos des Gabonais sans véritables résultats. « Les choses sont claires : les entreprises, à partir du moment où elles respectent leurs obligations légales et contractuelles, n’ont aucune raison de s’inquiéter. Nous sommes un pays ouvert au business, pourvu d’une fiscalité très attractive et disposant d’une zone franche. Mais si vous ne respectez pas la loi et si vous menacez l’intérêt général, vous vous exposez à une remise en question de votre concession, quel que soit l’État qui est derrière vous », souligne-t-il.

Eau, électricité, santé, éducation, emploi : Alihanga rassure

Dans ces différents secteurs, il fait de la gratuité des frais d’accouchement qui est déjà effective et de l’électrification verte avec l’installation de 5 000 lampadaires et la gestion de proximité par les populations avec la création d’un Fonds d’initiative départementale une priorité. Il mise beaucoup sur la décentralisation qui va révolutionner le pays et freiner l’exode rural.

« Vous voyez que les préoccupations des Gabonais sont prises en compte. J’ajouterai que l’ensemble des écoles primaires publiques vont être rénovées, alors que la plupart ne l’avaient pas été depuis le début des années 1980. Ce sont là des décisions très concrètes, qui ne s’opposent d’ailleurs pas aux grands projets et chantiers que nous menons parallèlement », rassure-t-il.

« Notre priorité absolue demeure l’emploi. Nous allons favoriser la création d’emplois dans le secteur privé formel à travers une logique de filières, à la fois dans les secteurs traditionnels et dans les nouveaux domaines que sont le numérique ou l’environnement (…) D’une manière générale, notre ambition est de faire monter en gamme notre économie, de créer sur place davantage de valeur ajoutée et de continuer à réduire notre dépendance vis-à-vis des matières premières », avoue le proche collaborateur d’Ali Bongo Ondimba.

L’atout jeunesse

Percutant à souhait, Brice Laccruche Alihanga a tenu à faire toute la lumière sur les récentes promotions survenues au sein de la haute administration et qui ont vu plusieurs jeunes nommés à des postes de responsabilité.

«Imaginez le roitelet de telle ou telle localité. Il n’a nul besoin de travailler puisqu’il a quatre mille personnes derrière lui. Donc il ne fait rien, mais tout doit passer par lui : l’attribution des postes, les nominations, le choix des entreprises autorisées à travailler… Le président a entrepris d’en finir avec tout cela. Il veut une relation directe avec la population, sans roitelet ni intermédiaire. Il veut que tout le monde ait une chance de réussir. Bien sûr, les idées sont une chose, leur mise en oeuvre en est une autre, beaucoup plus difficile. C’est pourtant ce que nous nous efforçons de faire aujourd’hui. Vous avez sûrement remarqué depuis six mois l’accélération du renouvellement de notre administration. Il n’est pas sain que telle ou telle personnalité puisse rester en poste pendant quinze ou vingt ans », explique-t-il.

Des erreurs à rattraper, des succès à saluer

En se prononçant sur le premier septennat de son mentor, Brice Laccruche Alihanga reconnait en toute honnêteté que tout n’a pas marché comme prévu. Selon lui, le premier mandat d’Ali Bongo Ondimba a été fait des hauts et des bas. « Il serait présomptueux d’affirmer que le premier mandat a été un succès sur toute la ligne. Il y a eu des avancées importantes, facilitées par la hausse des prix du pétrole. Mais il y a eu aussi des erreurs dans le choix des hommes et le contrôle de leur travail. C’est un peu l’histoire de la cigale et de la fourmi. Quand le prix du baril était très élevé, certains se sont cru tout permis. Il y a eu de nombreux errements », relève-t-il.

Mais, des dysfonctionnements qui seront aussitôt corrigés par la suite. « Les ayant constatés, le président a engagé un certain nombre de changements qui vont dans le sens d’une plus grande rigueur dans la gestion des deniers publics. Parce que le problème, encore une fois, n’est pas la stratégie – qui est bonne et qui, j’en suis convaincu, va faire du Gabon l’une des locomotives de l’Afrique francophone à l’horizon 2023- 2030 –, c’est surtout le choix des hommes chargés de la mettre en œuvre », rassure-t-il.

L’assainissement de la morale publique en marche

Depuis plus d’un an aujourd’hui, la lutte contre l’enrichissement illicite a été lancée au Gabon. Baptisée « Opération Mamba », elle a pour but de traquer tous ceux qui se seront enrichis sur le dos de l’Etat. Le président Ali Bongo Ondimba en a fait son cheval de bataille depuis l’entame de son deuxième mandat. Loin d’être une épuration politique comme le penseraient ses détracteurs, elle a déjà conduit à l’interpellation de certains pontes du régime soupçonnés de s’être permis certaines libertés sur la fortune publique.

« Nous, les plus proches collaborateurs du président, devons être exemplaires pour que tous les autres le soient aussi. Des dispositions importantes ont été prises pour éviter le renouvellement des erreurs du passé », précise-t-il. Selon lui, il s’agit de combat de longue haleine et se veut rassurant quant aux résultats escomptés.

« Ensuite, il sera temps de réfléchir au moyen d’en finir avec la gabegie et la corruption. Cela ne se fera pas en six mois, parce que c’est un problème qui dure depuis quarante ans. Mais je suis persuadé qu’avec le temps, avec l’exemple de coupables équitablement sanctionnés, les comportements vont changer. Ils ont d’ailleurs déjà commencé de le faire avec l’arrivée de managers venus de la diaspora ou qui n’étaient pas aux affaires pendant le premier mandat », pense-t-il.

« De son côté, le chef de l’État n’a pas hésité à remanier en profondeur son gouvernement, ainsi que la haute administration. Il veut une rupture rationnelle, avec un style beaucoup plus directif que par le passé. Je dois vous l’avouer, je n’ai aucun problème avec ça. Cela me plaît, même. À sa manière, le Gabon vient lui aussi d’entrer dans le nouveau monde », conclut Brice Laccruche Alihanga.

FIN/INFOSGABON/PM/2018

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