Iboga : Le Gabon face au défi de la souveraineté biologique
Libreville, Jeudi 22 Octobre 2026 (Infos Gabon) – L’intérêt croissant des laboratoires étrangers pour l’iboga place le Gabon devant un choix stratégique. Protéger une plante sacrée ne suffit plus, il faut aussi préserver les savoirs qui lui sont associés, contrôler son exploitation et garantir que sa valeur profite à ceux qui l’ont transmise. Le témoignage de l’ancien ministre Lee White relance un débat décisif sur la biopiraterie et le partage des bénéfices.
Le débat a pris une dimension internationale avec la publication, le 18 octobre 2026, d’une enquête du Guardian consacrée aux convoitises que suscite cette plante forestière gabonaise. En réaction, Lee White, ancien ministre de l’Environnement, a rappelé sur LinkedIn avoir autorisé en 2022, selon ses déclarations, la première vente d’iboga qu’il présente comme entièrement légale et conforme au protocole de Nagoya. Cette opération, menée avec une petite coopérative villageoise du nord-est du pays, devait marquer une rupture avec des prélèvements et des circuits d’approvisionnement qu’il décrit comme largement illégaux.
L’enjeu dépasse le commerce d’une ressource naturelle. Depuis des générations, l’iboga occupe une place centrale dans plusieurs traditions spirituelles gabonaises, notamment le Bwiti. Aujourd’hui, son principal alcaloïde étudié à l’étranger, l’ibogaïne, attire l’attention pour son potentiel dans la recherche sur les addictions et certains troubles psychiques. Mais l’intérêt scientifique ne constitue pas, à lui seul, une preuve d’efficacité thérapeutique. Les résultats disponibles restent préliminaires et nécessitent des essais cliniques rigoureux, notamment pour établir les bénéfices, les risques et les conditions d’utilisation.
De la ressource sacrée au marché mondial
Selon Lee White, avant l’initiative de 2022, l’iboga exportée du Gabon, ainsi que des graines destinées à des plantations à l’étranger, circulait sans cadre légal approprié. Il cite notamment le Costa Rica, le Brésil, le Cameroun et la Chine, ainsi que des usages dans des universités et des centres de traitement en Europe et aux États-Unis. Ces affirmations soulignent l’ampleur du problème qu’il entendait combattre, même si elles ne constituent pas un inventaire exhaustif des flux ni de leur légalité.
Le protocole de Nagoya, adopté en 2010 dans le cadre de la Convention sur la diversité biologique, établit des règles pour l’accès aux ressources génétiques et le partage juste et équitable des avantages issus de leur utilisation. Son principe est essentiel pour les pays riches en biodiversité, mais son efficacité dépend de sa mise en œuvre, de la traçabilité des ressources, de la négociation des accords et de la capacité à faire respecter les engagements.
Lee White évoque une commercialisation à plus de 1,3 million de francs CFA, soit environ 2 000 euros, par kilogramme d’écorce de racine séchée, assortie d’un objectif de 6 000 unités. Le montant total effectivement vendu, les recettes perçues et leur répartition ne sont toutefois pas précisés dans les informations disponibles. Cette lacune est centrale. Un prix élevé ne garantit ni un revenu équitable aux producteurs ni une compensation suffisante pour les communautés détentrices des savoirs.
Protéger la plante, reconnaître ceux qui la connaissent
Le risque est double. Une demande commerciale croissante peut fragiliser les populations sauvages lorsque les racines sont arrachées pour maximiser les récoltes. Parallèlement, la valeur scientifique et économique peut se concentrer hors du Gabon, tandis que les communautés locales restent à l’écart des bénéfices. L’histoire d’autres plantes traditionnelles devenues des marchés internationaux montre que la reconnaissance culturelle, sans mécanismes économiques solides, ne suffit pas.
Le gouvernement gabonais a engagé de nouvelles mesures. Une décision annoncée en mai 2026 vise à reconnaître les savoirs traditionnels associés à l’iboga comme patrimoine national et à encadrer le partage des avantages. Le 18 septembre, le Conseil des ministres a également adopté un projet de décret visant à interdire l’exportation de l’iboga et de ses dérivés. Le statut juridique définitif et les modalités d’application de cette mesure doivent être distingués de son adoption en Conseil des ministres.
Lee White défend une exigence légitime de répartition équitable si l’ibogaine devait contribuer à de futurs traitements des addictions, des traumatismes ou de certaines maladies neurologiques. Mais cette ambition doit se traduire par des règles vérifiables, des contrats transparents, une rémunération des détenteurs de savoirs et des investissements dans la conservation ainsi que dans la recherche menée au Gabon.
La souveraineté sur l’iboga ne se mesurera donc ni à la seule interdiction d’exporter ni aux déclarations de bonnes intentions. Elle dépendra de la capacité du pays à protéger la plante, à faire reconnaître les droits de ses communautés et à négocier sa place dans une éventuelle chaîne de valeur médicale mondiale. Si l’iboga ouvre de nouvelles perspectives à la science, le Gabon ne doit pas seulement en préserver la racine. Il doit aussi garantir que ceux qui ont transmis ses usages ne soient pas les derniers à bénéficier de son avenir.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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