Economie

Or régional : le pari stratégique de la BEAC

Libreville, Vendredi 9 Octobre 2026 (Infos Gabon) – La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) veut faire de l’or extrait en Afrique centrale un instrument de souveraineté financière. Réuni le 5 octobre 2026 à N’Djamena, au Tchad, son Conseil d’administration a approuvé la stratégie 2027-2030 et les directives opérationnelles du Programme d’achat d’or domestique (PAOD).

Derrière cette décision se dessine une ambition majeure pour les six pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), convertir une ressource produite sur leur territoire en réserves officielles capables de diversifier les actifs de la banque centrale et de réduire leur vulnérabilité aux chocs extérieurs. Mais entre l’ambition monétaire et la réalité des filières aurifères, le chemin reste à construire.

Une richesse à transformer en réserve stratégique

L’initiative prolonge l’orientation adoptée le 8 avril 2026 par le Comité ministériel de l’Union monétaire de l’Afrique centrale (UMAC), qui avait acté le principe d’une monétisation de l’or régional. Le projet consiste à acheter du métal auprès des producteurs de la zone afin de renforcer les avoirs extérieurs de la BEAC. Toutefois, les annonces disponibles ne précisent ni les volumes visés, ni le budget consacré au programme, ni la date des premières acquisitions. L’échéance de 2030 fixe donc un horizon stratégique, sans encore fournir de calendrier opérationnel détaillé.

Les comptes de la banque centrale révèlent l’intérêt de cette orientation. Au 31 décembre 2025, la BEAC détenait 201 903,40 onces d’or, soit environ 6,28 tonnes, un stock identique à celui de la fin de 2024. Pourtant, sa valeur comptable est passée de 333,9 milliards à 492,9 milliards de FCFA, une hausse de 47,62 %. Cette progression, liée à la revalorisation du métal sur les marchés internationaux, ne correspond pas à une accumulation physique supplémentaire. Elle illustre la différence entre la hausse de valeur d’un actif déjà détenu et la constitution de nouvelles réserves.

Le contexte extérieur renforce l’intérêt de la diversification. Selon les données rapportées pour août 2026, les réserves de change de la CEMAC atteignaient 7 125 milliards de FCFA, en hausse annuelle de 4,7 %. Cette évolution aurait notamment bénéficié des emprunts extérieurs des États et de la fermeté des cours des hydrocarbures. Or, une stratégie reposant fortement sur les recettes pétrolières et les financements extérieurs demeure exposée aux retournements des marchés, aux conditions d’emprunt et aux tensions internationales. L’or ne supprimerait pas ces risques, mais pourrait ajouter un actif de réserve distinct des devises et des revenus tirés des matières premières énergétiques.

Le défi des filières nationales

L’obstacle central sera moins la définition de l’objectif que l’organisation de l’approvisionnement. Au Cameroun, la loi portant Code minier du 19 décembre 2023 réserve à l’organisme public mandaté par l’État l’achat et la commercialisation de l’or et du diamant. Cette mission relève de la Société nationale des mines (Sonamines), qui collecte également certaines recettes minières en nature. Le dispositif régional devra donc s’articuler avec les cadres juridiques nationaux et les organismes chargés de contrôler les circuits de commercialisation.

La Sonamines a déjà démontré sa capacité à collecter du métal. Le 30 octobre 2024, elle indiquait avoir rétrocédé au Trésor public 638 kilogrammes d’or depuis le début de ses opérations de collecte en juillet 2021, pour une valeur alors estimée à environ 27 milliards de FCFA. Ce précédent constitue un point d’appui, mais ne permet pas de connaître le stock actuellement disponible ni la quantité qui pourrait être transférée à la BEAC. Il faudra notamment déterminer si le programme reposera sur de nouvelles acquisitions auprès des producteurs ou sur des stocks publics existants.

La traçabilité des flux constitue un autre enjeu. En juin 2026, le directeur général de la Sonamines, Serge Hervé Boyogueno, déclarait que les exportations officielles d’or camerounais avaient atteint seulement 3,8 kilogrammes en 2025, contre 12,2 tonnes d’or enregistrées à Dubaï. Ces chiffres, qui ne constituent pas à eux seuls une mesure de la production nationale, mettent en évidence un écart considérable entre les flux déclarés et les volumes enregistrés à l’étranger. Ils soulèvent des questions sur l’origine du métal, les circuits de commercialisation et la capacité des autorités à faire respecter les règles.

La crédibilité se jouera dans l’exécution

Pour devenir opérationnel, le PAOD devra clarifier les prix d’achat, les critères de certification, les conditions de transfert de propriété et les garanties de traçabilité. Le Cameroun dispose déjà d’un cadre de commercialisation prévoyant une référence aux cours internationaux, assortie d’une décote négociée. Mais les conditions auxquelles la BEAC achètera l’or aux organismes publics des États membres n’ont pas encore été rendues publiques. Une rémunération insuffisamment attractive pourrait encourager les vendeurs à privilégier les circuits informels ou étrangers ; des prix mal encadrés exposeraient, à l’inverse, le programme à des pertes ou à des contestations.

La formalisation de l’exploitation artisanale sera donc déterminante. Sans circuits d’achat accessibles, contrôle de l’origine, certification fiable et partage transparent de la valeur, l’institution monétaire risque de disposer d’un cadre stratégique sans approvisionnement régulier. La coordination entre les six États devra également éviter que des règles nationales divergentes ne fragmentent le marché régional.

Le PAOD représente une occasion de rapprocher la richesse minière de la sécurité monétaire. Sa réussite ne se mesurera cependant ni à l’annonce d’une stratégie ni à la seule hausse du cours de l’or. Elle dépendra des quantités effectivement acquises, de leur coût, de leur traçabilité et de leur contribution réelle à la diversification des réserves. Pour la BEAC, l’enjeu est désormais de transformer une décision institutionnelle en mécanisme crédible, transparent et durable. C’est à cette condition que l’or extrait en Afrique centrale pourra devenir davantage qu’une richesse exportée, un actif stratégique au service de la stabilité financière régionale.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

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