Economie

Gabon : le pari discret de Precious Woods

Libreville, Mardi 04 Août 2026 (Infos Gabon) – Le nom est presque passé inaperçu dans le débat suscité par l’accord signé à Paris entre le Gabon et Eramet. Pourtant, derrière les annonces sur la transformation locale du manganèse, les ambitions métallurgiques et les promesses de décarbonation, Precious Woods occupe une position singulière.

Le groupe forestier suisse est le troisième acteur d’un dispositif dont l’un des rares volets est déjà entré dans une phase concrète. À Lastourville, son partenariat avec Eramet autour du biocharbon pourrait ouvrir une nouvelle voie industrielle pour le Gabon. Mais il pose aussi une question essentielle. Le pays saura-t-il transformer cette expérience en véritable filière nationale plutôt qu’en simple opération entre grands groupes ?

Un partenaire forestier qui n’est pas un inconnu

Fondé en 1990 et spécialisé dans la gestion certifiée des forêts tropicales, Precious Woods est implanté au Gabon depuis 2007, après le rachat de la Compagnie équatoriale des bois, la CEB, et de l’unité de déroulage TGI d’Owendo. La CEB obtient dès 2008 la certification FSC pour sa gestion forestière et sa chaîne de traçabilité, avant de décrocher la certification PEFC en 2018.

Le groupe exploite aujourd’hui près de 597 000 hectares dans l’Est du Gabon, notamment autour de Bambidié, Lelama et Okondja. Sa production annuelle avoisine 240 000 mètres cubes de grumes, avec des rotations de vingt-cinq ans. À Bambidié, à une trentaine de kilomètres de Lastourville, son implantation dépasse largement le cadre de l’exploitation forestière. Trois scieries, des ateliers, des séchoirs, mais aussi une école, un dispensaire, une boulangerie et des logements structurent une véritable base de vie autour d’environ 800 salariés, majoritairement gabonais.

C’est précisément cette activité qui donne au groupe un avantage dans le projet de biocharbon. Les résidus issus de la transformation du bois constituent la matière première recherchée. Leur disponibilité régulière, leur traçabilité et leur proximité avec le corridor ferroviaire reliant l’Est du pays au port d’Owendo offrent les conditions logistiques d’un démarrage rapide.

Le choix de Lastourville n’est donc pas anodin. Alors que trois autres composantes de l’accord restent encore au stade de l’étude, le pilote de biocharbon dispose déjà d’un ancrage industriel. Il s’agit d’une différence majeure dans un accord dont les ambitions sont considérables.

Du déchet forestier à l’enjeu métallurgique

Le projet vise à produire un charbon issu des résidus de bois afin de réduire progressivement le recours au coke métallurgique dans la production d’alliages. Une unité de 10 000 tonnes par an est envisagée à l’horizon 2029, sous réserve d’une décision d’investissement définitive.

L’enjeu technologique est cependant plus complexe qu’une simple substitution. Dans un four à alliages, le coke ne sert pas uniquement de source de carbone. Il assure également la tenue de la charge, la circulation des gaz et la résistance mécanique nécessaires au fonctionnement du procédé. Le charbon de bois possède d’autres caractéristiques, notamment une plus forte volatilité et une moindre résistance. Sa transformation en solution industrielle exige donc des réglages précis et une régularité que seul le passage par un four pilote permettra réellement de confirmer.

L’expérience internationale montre que le procédé est possible. Le Brésil utilise depuis longtemps le charbon de bois dans la production de fonte et de ferroalliages. Mais le modèle brésilien repose largement sur des plantations d’eucalyptus spécialement destinées à cet usage. Le Gabon partirait, lui, des coproduits issus de l’exploitation de forêts naturelles. La question centrale devient donc celle de la disponibilité durable de la matière première.

À court terme, les résidus de Precious Woods peuvent alimenter le pilote et potentiellement une unité de 10 000 tonnes. Ils ne suffiraient cependant pas à soutenir seuls une montée en puissance du Complexe métallurgique de Moanda ni, a fortiori, une future unité industrielle sur la côte. Le changement d’échelle imposera donc d’associer d’autres entreprises forestières.

Le vrai enjeu sera la souveraineté de la filière

C’est probablement ici que se joue la portée réelle de l’accord. Si le biocharbon reste un simple approvisionnement entre Precious Woods et Eramet, le Gabon aura réalisé une opération industrielle intéressante sans avoir nécessairement créé une nouvelle filière nationale. En revanche, si les autorités parviennent à organiser un marché ouvert aux producteurs forestiers, à définir des normes de qualité, un prix de référence et des règles d’accès transparentes, les déchets de scieries pourraient devenir une nouvelle source de valeur pour une filière qui compte déjà parmi les principaux employeurs du pays.

L’autre sujet, plus sensible encore, concerne le carbone. Le biocharbon peut être valorisé sur les marchés volontaires du carbone en raison de sa capacité à stocker durablement du CO₂. Or le protocole signé à Paris ne précise pas le traitement des éventuels crédits associés à cette activité. Precious Woods dispose déjà d’une expérience ancienne dans la valorisation des crédits d’émission, tandis qu’Eramet pourrait intégrer la substitution du coke dans sa stratégie de décarbonation. De son côté, le Gabon a engagé sa propre politique de valorisation des crédits carbone issus notamment de la REDD+.

Cette convergence crée une zone grise qu’il serait imprudent de laisser sans réponse. Qui possède la valeur carbone générée par le biocharbon gabonais ? Qui peut la comptabiliser ? Comment éviter qu’un même bénéfice environnemental soit revendiqué par plusieurs acteurs ?

Le projet Precious Woods n’est donc pas une note de bas de page de l’accord Eramet-Gabon. Il pourrait devenir son laboratoire le plus instructif. Il permettra de mesurer la capacité du pays à transformer ses ressources forestières, ses déchets industriels et son potentiel énergétique en valeur ajoutée locale. Mais son véritable succès ne se mesurera pas au seul tonnage produit. Il se jugera à la capacité du Gabon à bâtir autour de cette expérience une filière ouverte, réglementée, créatrice d’emplois et génératrice de revenus nationaux.

Le biocharbon peut être une innovation industrielle. Pour devenir une réussite gabonaise, il devra surtout devenir une politique industrielle.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

Copyright Infos Gabon

LIRE AUSSI Gabon : Paris, les patrons et maintenant les résultats

Related Posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *