Economie

Le Gabon reprend la main sur son manganèse

Libreville, Mardi 12 Mai 2026 (Infos Gabon) – À Nairobi, en marge du Sommet Africa Forward, le Gabon a envoyé un signal économique et politique d’une portée majeure.

En rencontrant la présidente-directrice générale du groupe Eramet, Christel Bories, le président Brice Clotaire Oligui Nguema n’a pas simplement présidé une audience diplomatique de plus. Il a acté un basculement stratégique. Celui d’un Gabon qui veut désormais transformer ses ressources minières sur son propre sol et reprendre le contrôle de sa chaîne de valeur industrielle.

L’accord conclu entre l’État gabonais et le géant minier français marque ainsi un tournant historique dans les relations entre Libreville et les multinationales extractives. Derrière les mots de « souveraineté minière » se dessine en réalité une ambition beaucoup plus vaste. Il est question de faire du sous-sol gabonais non plus seulement une source d’exportation brute, mais le moteur d’une industrialisation nationale.

La fin du modèle extractif classique

Pendant des décennies, le modèle économique africain a reposé sur une logique simple consistant à extraire, exporter, importer ensuite des produits transformés à forte valeur ajoutée. Une mécanique héritée de l’économie coloniale, longtemps dénoncée mais rarement remise en cause de manière aussi directe. Avec cet accord conclu à Nairobi, le Gabon semble vouloir rompre clairement avec cette dépendance structurelle.

Le manganèse gabonais, dont le pays est l’un des principaux producteurs mondiaux, ne devra plus seulement quitter les ports sous forme brute. Désormais, sa transformation locale devient une « exigence opérationnelle », selon les termes issus des discussions entre les deux parties.

Cette précision n’est pas anodine. Elle traduit une volonté politique assumée d’imposer progressivement une nouvelle doctrine économique fondée sur la création de valeur locale, le développement industriel et la montée en compétence nationale.

Eramet face à un nouveau contrat stratégique

Le groupe Eramet, acteur historique du manganèse gabonais à travers la Comilog, accepte ainsi d’entrer dans une nouvelle phase de coopération avec Libreville. L’accord prévoit plusieurs engagements structurants, notamment le développement d’un écosystème local de transformation minière, la création d’emplois durables et qualifiés, l’accompagnement de l’ambition industrielle gabonaise, ainsi que la modernisation du Transgabonais, infrastructure vitale pour l’économie nationale.

Au-delà de l’exploitation minière elle-même, c’est toute une chaîne économique que le Gabon souhaite désormais maîtriser : transport, transformation, logistique, emplois techniques et savoir-faire industriels.

Le Transgabonais apparaît d’ailleurs comme l’un des maillons stratégiques de cette nouvelle vision. Véritable colonne vertébrale du secteur minier, cette infrastructure ferroviaire conditionne autant l’efficacité économique que la souveraineté logistique du pays.

Une stratégie de souveraineté économique

L’entretien de Nairobi confirme une orientation déjà perceptible depuis plusieurs mois dans la politique économique gabonaise. Celle de réduire progressivement la dépendance aux exportations brutes et construire des filières industrielles nationales capables de générer davantage de richesse sur place.

Dans cette stratégie, le secteur minier occupe une place centrale. Le Gabon possède certaines des ressources les plus stratégiques du continent. L’on peut citer par exemple le manganèse, le bois, les minerais rares et le pétrole.

Mais le véritable enjeu n’est plus uniquement la possession des ressources. Il réside désormais dans la capacité à les transformer localement et à en capter la valeur ajoutée. C’est précisément ce que cherche à imposer Libreville à travers ce partenariat renouvelé avec Eramet.

Le retour des États stratèges en Afrique

L’accord entre le Gabon et Eramet s’inscrit aussi dans un mouvement plus large observé sur le continent africain.

De plus en plus d’États producteurs cherchent aujourd’hui à renégocier leurs relations avec les multinationales extractives afin d’obtenir davantage de retombées locales : industrialisation, transferts de compétences, infrastructures, emplois et recettes fiscales mieux réparties.

Cette dynamique marque le retour d’États africains plus offensifs dans la gestion de leurs ressources stratégiques. Le Gabon semble vouloir emprunter cette voie sans rompre avec ses partenaires internationaux, mais en redéfinissant les règles du partenariat autour d’une logique de réciprocité économique.

Le message envoyé depuis Nairobi est donc clair. Les ressources naturelles gabonaises doivent désormais servir prioritairement la transformation du pays lui-même.

Industrialisation, emploi et stabilité

L’un des enjeux majeurs de cet accord concerne l’emploi. La transformation locale des minerais implique le développement d’industries nouvelles, de compétences techniques spécialisées, de centres de formation et de toute une économie périphérique capable d’absorber une main-d’œuvre qualifiée.

Pour un pays confronté comme beaucoup d’autres aux défis du chômage des jeunes et de la diversification économique, l’industrialisation minière devient ainsi un enjeu social autant qu’économique.

Mais cette stratégie comporte également des défis considérables : besoins énergétiques, infrastructures, compétitivité industrielle, stabilité réglementaire et montée en compétence des ressources humaines. La réussite du projet dépendra donc de la capacité du Gabon à transformer cette ambition politique en réalité industrielle durable.

Le début d’une nouvelle ère minière ?

À Nairobi, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a clairement voulu inscrire son action dans une logique de rupture avec les anciens schémas économiques. L’accord avec Eramet dépasse ainsi le simple cadre d’une coopération entre un État et une entreprise minière. Il symbolise la volonté d’un pays africain de reprendre progressivement la maîtrise stratégique de ses ressources naturelles.

Ce changement de paradigme pourrait redessiner en profondeur les rapports entre le Gabon et les grands groupes internationaux présents dans les secteurs extractifs. Car dans le monde actuel, la souveraineté ne se mesure plus seulement au contrôle politique d’un territoire. Elle se joue aussi dans la capacité d’un État à transformer lui-même ses richesses, à créer des emplois industriels et à construire sa propre puissance économique.

À Nairobi, le Gabon a voulu montrer qu’il entend désormais jouer cette partie-là.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

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