Terres ancestrales : Le Gabon face à un enjeu de mémoire
Libreville, Lundi 28 Septembre 2026 (Infos Gabon) – La protection des terres ancestrales et des sites sacrés revient au centre du débat public gabonais. Auditionné le 22 septembre par une commission du Conseil économique, social et environnemental, le ministre de la Jeunesse, des Sports, du Rayonnement culturel et des Arts, Paul Ulrich Kessany, a défendu une meilleure prise en compte des réalités sociales et culturelles dans le droit.
Derrière cette démarche se joue une question plus profonde, celle de la capacité de l’État à reconnaître juridiquement des espaces dont la valeur dépasse largement leur dimension foncière.
Quand la terre devient un patrimoine
Au Gabon, la terre ne représente pas seulement une propriété, une ressource économique ou un espace à aménager. Pour de nombreuses communautés, certains territoires portent une mémoire, des récits, des pratiques et des liens transmis entre générations. Les sites sacrés constituent, eux, des lieux investis d’une dimension spirituelle et culturelle particulière.
Cette réalité se heurte cependant à un cadre juridique qui ne distingue pas toujours suffisamment les différentes formes d’attachement collectif à l’espace. La question soulevée devant le CESEC consiste donc moins à opposer droit moderne et traditions qu’à déterminer comment le premier peut mieux intégrer les réalités des secondes.
Le ministre a reconnu la nécessité de rapprocher le droit positif des réalités vécues par les populations. Il a également indiqué que son département mesurait les attentes exprimées par les communautés autour de la protection des terres sacrées et communautaires.
Cette reconnaissance constitue un premier niveau de réponse. Mais elle ouvre surtout un chantier plus complexe, celui de l’identification précise des espaces concernés et de leur éventuelle reconnaissance institutionnelle.
Identifier avant de protéger
Une première opération doit prochainement être engagée dans le Moyen-Ogooué et la Ngounié afin d’identifier les différents sites et de mieux distinguer les terres ancestrales des sites sacrés. Cette étape peut sembler technique. Elle est pourtant déterminante.
On ne peut construire une politique de protection crédible sans savoir quels espaces doivent être protégés, selon quels critères, au bénéfice de quelles communautés et avec quelles règles d’usage. L’inventaire annoncé pourrait ainsi devenir un outil de connaissance du patrimoine culturel, mais aussi un préalable à une réflexion plus large sur le foncier communautaire.
L’enjeu sera également méthodologique. La valeur d’un site ne se mesure pas uniquement par des documents administratifs ou des limites géographiques. Elle peut être liée à des pratiques, à une histoire orale ou à une transmission culturelle dont les détenteurs sont les communautés elles-mêmes. Leur participation sera donc essentielle pour éviter qu’une politique de protection ne soit conçue uniquement depuis les institutions.
Cette démarche prend une dimension particulière dans un pays où les transformations économiques, l’aménagement du territoire et la pression sur les ressources peuvent modifier durablement les rapports entre populations et espaces traditionnels.
Du patrimoine symbolique au droit effectif
L’initiative du CESEC intervient ainsi sur un terrain qui dépasse la seule préservation culturelle. Elle pose la question de la place accordée aux communautés dans la définition et la protection de leur patrimoine, mais aussi celle de la traduction concrète de cette reconnaissance dans les politiques publiques.
Le défi sera désormais de transformer l’écoute institutionnelle en mécanismes opérationnels. Identifier les sites ne suffira pas. Il faudra ensuite déterminer leur statut, les conditions de leur protection, les responsabilités des acteurs publics et communautaires, ainsi que les éventuelles conséquences sur les projets susceptibles d’affecter ces espaces.
L’audition de Paul Ulrich Kessany marque donc une étape dans une réflexion qui pourrait toucher à la fois au droit foncier, à la culture, à l’aménagement du territoire et à la cohésion sociale. Pour le Gabon, reconnaître les terres ancestrales et les sites sacrés revient finalement à décider comment la modernisation du pays peut s’effectuer sans effacer les territoires de mémoire qui structurent une partie de son identité collective.
Le véritable enjeu ne sera pas seulement de protéger des lieux. Il sera de donner une portée juridique et institutionnelle à une mémoire jusqu’ici largement portée par les communautés elles-mêmes. C’est à cette condition que la reconnaissance annoncée pourra passer du symbole à une politique publique durable.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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