Economie

CEMAC : La bataille du crédit

Libreville, Mari 28 Juillet 2026 (Infos Gabon) – La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) a envoyé un signal fort en abaissant ses taux directeurs. Quelques semaines plus tard, les banques commerciales de la sous-région réclament un volume inédit de liquidités. Derrière cette hausse spectaculaire se joue une question décisive pour l’avenir économique de la CEMAC.

Les ressources nouvellement injectées financeront-elles enfin les entreprises et les ménages ou continueront-elles d’alimenter prioritairement les besoins des États ? C’est de cette équation que dépendra une grande partie de la dynamique de croissance de l’Afrique centrale.

Une politique monétaire qui relance l’appétit des banques

La politique monétaire de la Banque des États de l’Afrique centrale entre dans une phase d’observation décisive. Le 22 juillet 2026, les banques commerciales des six pays de la CEMAC ont sollicité 680 milliards de FCFA auprès de la banque centrale lors d’une opération de refinancement. Huit jours plus tôt, leurs demandes atteignaient déjà 535,5 milliards de FCFA. En l’espace d’une semaine, la progression avoisine ainsi 27 %, un niveau rarement observé ces derniers mois.

Cette accélération intervient dans le prolongement des décisions du Comité de politique monétaire entrées en vigueur le 29 juin. Le taux des appels d’offres, principal instrument de refinancement bancaire, a été abaissé de 4,75 % à 4,50 %, tandis que le taux de la facilité de prêt marginal est passé de 6,25 % à 5,75 %.

L’objectif est clair. Réduire le coût auquel les établissements bancaires accèdent aux ressources de la banque centrale afin de favoriser une baisse progressive du coût du crédit, soutenir l’investissement privé et stimuler la consommation. La réaction rapide du secteur bancaire montre que cette orientation monétaire a été pleinement intégrée par les établissements financiers de la sous-région.

Pour autant, l’augmentation spectaculaire des demandes de refinancement ne constitue pas encore une preuve que ces ressources irriguent effectivement l’économie productive. Elle traduit avant tout une amélioration des conditions d’accès à la liquidité.

Le poids grandissant des États dans les bilans bancaires

L’analyse des dernières statistiques publiées par la BEAC met en lumière une réalité structurelle qui continue de caractériser le système financier régional.

À fin mars 2026, les créances nettes du système monétaire sur les administrations publiques atteignaient 11 397,6 milliards de FCFA, alors que les crédits distribués à l’ensemble de l’économie s’élevaient à 13 655,4 milliards de FCFA. Autrement dit, les créances sur les États représentent encore 83,5 % des crédits accordés aux entreprises et aux ménages.

Ce ratio, certes en recul par rapport aux 88,2 % enregistrés un an auparavant, illustre la place centrale occupée par les besoins de financement des gouvernements dans les portefeuilles bancaires.

Les émissions de titres publics confirment cette tendance. L’encours du marché régional atteignait 9 625 milliards de FCFA à fin mars 2026, en progression de près de 14 % sur un an. Les banques demeurent les principaux investisseurs, détenant près de 77 % de l’ensemble des titres émis par les six États de la communauté.

Cette préférence s’explique largement par la sécurité offerte par la signature souveraine mais également par un avantage déterminant. Les obligations publiques peuvent être utilisées comme garanties auprès de la BEAC afin d’obtenir rapidement de nouvelles liquidités. Les montants de titres ainsi mobilisés comme collatéral ont d’ailleurs progressé de plus de 60 % en un an.

Cette mécanique renforce naturellement l’attractivité des emprunts publics par rapport au financement des entreprises privées, souvent plus risqué et plus exigeant en matière d’analyse de crédit.

Le véritable test reste à venir

Les données disponibles invitent cependant à éviter toute lecture simpliste. Malgré le poids des créances souveraines, les crédits accordés au secteur privé ont progressé de 12,5 % entre mars 2025 et mars 2026, soit un rythme presque deux fois supérieur à celui de la progression des créances publiques, limitée à 6,5 %.

Cette évolution montre que les entreprises et les ménages continuent de bénéficier d’un accès croissant au financement bancaire, notamment dans les secteurs des hydrocarbures, des mines, des télécommunications, de la logistique ou encore de l’agriculture.

La principale faiblesse demeure néanmoins la structure de ces financements. Le crédit de court terme continue de dominer largement, alors que les financements de long terme, indispensables aux investissements industriels et aux projets structurants, restent insuffisants.

Parallèlement, le coût du crédit demeure élevé. Le taux effectif global moyen est passé de 11,82 % au quatrième trimestre 2025 à 12,36 % au premier trimestre 2026, limitant encore la capacité d’investissement de nombreuses entreprises.

La baisse récente des taux directeurs vise précisément à corriger cette situation. Son efficacité dépendra toutefois de la vitesse avec laquelle les banques répercuteront cette diminution sur leurs conditions de financement.

Les prochaines adjudications de la BEAC ainsi que les statistiques monétaires du troisième trimestre constitueront un indicateur déterminant. Elles permettront de mesurer si les milliards injectés par la banque centrale auront réellement alimenté l’économie productive ou s’ils auront principalement renforcé le financement des États.

Au-delà des chiffres, la véritable question est stratégique. L’avenir de la croissance en Afrique centrale dépend moins de l’abondance des liquidités que de leur destination. Si les nouveaux financements soutiennent davantage l’investissement privé, la diversification économique pourrait enfin s’accélérer.

Dans le cas contraire, la CEMAC prolongerait un modèle où les besoins budgétaires publics continuent de capter l’essentiel des ressources financières disponibles, au risque de ralentir l’émergence d’un secteur privé capable de porter durablement la transformation économique de la sous-région.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

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