Environnement

Crédits carbone : le Gabon fait entrer sa forêt dans l’économie mondial

Libreville, Mercredi 4 Novembre 2026 (Infos Gabon) – Avec six millions de tonnes de CO₂ éligibles au mécanisme CORSIA, commercialisées auprès de l’énergéticien allemand SEFE, Libreville franchit une étape stratégique dans la valorisation de son patrimoine forestier. Une première africaine qui consacre des décennies d’efforts de conservation, mais place désormais l’État devant une exigence majeure : transformer cette reconnaissance internationale en revenus transparents et en bénéfices concrets pour les populations.

Le Gabon vient de franchir un seuil que de nombreux pays forestiers cherchent encore à atteindre : faire reconnaître la préservation de leur patrimoine naturel comme un actif économique négociable sur les marchés internationaux. Le 3 novembre 2026, à Londres, la République gabonaise, représentée par l’Agence gabonaise pour le développement de l’économie verte (AGADEV), a signé avec SEFE, société énergétique internationale de droit allemand détenue par l’État allemand, ses premiers accords de commercialisation de crédits carbone juridictionnels. L’opération porte sur six millions de tonnes de CO₂ certifiées selon le standard ART-TREES et éligibles au mécanisme international CORSIA.

L’annonce, également relayée par la présidence de la République à travers son porte-parole, Théophane Nzame-Nze Biyoghe, marque une évolution importante de la stratégie économique gabonaise. La forêt ne représente plus seulement un patrimoine écologique à protéger, mais un capital dont la conservation peut désormais générer des ressources financières. Le défi consiste à faire de cette reconnaissance un instrument durable de souveraineté économique.

Une reconnaissance internationale, fruit de vingt-cinq ans de conservation

Ces crédits ART-TREES (Architecture for REDD+ Transactions – The REDD+ Environmental Excellence Standard) correspondent à des unités carbone de haute intégrité, destinées à certifier les réductions d’émissions et les absorptions de gaz à effet de serre obtenues grâce à la préservation des forêts. Leur éligibilité à CORSIA, dispositif de compensation des émissions de l’aviation internationale porté par l’Organisation de l’aviation civile internationale, constitue un élément déterminant de leur valeur sur le marché.

Le Gabon se présente ainsi comme le premier pays africain à commercialiser des crédits carbone juridictionnels issus de la conservation forestière et éligibles à ce mécanisme. Les premières livraisons sont annoncées au plus tard au premier trimestre 2027.

Cette avancée n’est cependant pas le résultat d’une opportunité apparue soudainement. Elle s’inscrit dans une politique engagée depuis plusieurs décennies. En 2001, le pays s’est doté d’un Code forestier destiné à encadrer l’exploitation durable de ses ressources naturelles. En 2002, sous la présidence d’Omar Bongo Ondimba, 11 % du territoire national ont été consacrés à la conservation. La création de l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN), en 2007, a ensuite consolidé cette architecture institutionnelle.

Aujourd’hui, cette continuité politique trouve une traduction commerciale. Pour Scyrielle P. Sende Etali, administrateur-directeur général de l’AGADEV, ces accords confirment que les forêts gabonaises constituent désormais une valeur financière reconnue par les grands acteurs des marchés internationaux. Du côté de SEFE, Nathan Dixon, vice-président chargé des produits environnementaux, affirme que le partenariat répond à l’engagement de l’entreprise d’accompagner ses clients dans la réduction de leurs émissions à partir d’actifs faisant l’objet de vérifications indépendantes.

Le précédent de 2022 et les exigences du marché

L’enthousiasme doit néanmoins s’accompagner de lucidité. En octobre 2022, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques avait officialisé la certification de 187 millions de crédits carbone gabonais issus des mécanismes REDD+ pour la période 2010-2018. Cette reconnaissance avait suscité d’importantes attentes financières, qui ne s’étaient pas concrétisées à la hauteur des espoirs annoncés.

La transaction avec SEFE marque donc une différence essentielle : le Gabon ne dispose plus seulement de crédits reconnus, il a désormais identifié un acheteur et conclu des accords de commercialisation. Un expert de l’environnement interrogé y voit l’aboutissement d’un processus engagé de longue date. Mais plusieurs paramètres restent déterminants : le prix unitaire des crédits, les volumes effectivement livrés, les modalités de paiement et les garanties de traçabilité.

L’articulation avec CORSIA mérite également une attention particulière. Le dispositif concerne exclusivement l’aviation internationale. Or, si SEFE intervient dans le trading mondial de l’énergie et des produits environnementaux, son portefeuille d’activités ne se confond pas directement avec celui des compagnies aériennes. La question centrale est donc celle des débouchés commerciaux auxquels ces crédits seront effectivement destinés. Le Gabon figure parmi les 134 États concernés par le dispositif à compter du 1er janvier 2027, tandis que sa contribution de souveraineté carbone, instaurée en novembre 2025 pour les secteurs aérien et maritime, témoigne de sa volonté de structurer davantage son positionnement sur ce marché.

De la valeur écologique à la justice économique

Sur le plan politique, les autorités présentent cette opération comme une avancée de souveraineté environnementale et économique, en cohérence avec la vision du président Brice Clotaire Oligui Nguema pour une économie diversifiée et créatrice de valeur. La présidence a d’ailleurs tenu à préciser que le Gabon ne cède ni ses terres ni ses forêts : leur propriété et leur gestion demeurent intégralement sous contrôle de l’État. Seuls les crédits correspondant aux performances environnementales certifiées font l’objet de la commercialisation.

Autre annonce importante : les recettes revenant à l’État seront cantonnées dans l’attente de l’entrée en vigueur du cadre réglementaire national destiné à encadrer cette nouvelle activité. Celui-ci devra notamment organiser le partage des revenus avec les communautés. C’est ici que se jouera une partie essentielle de la crédibilité du dispositif.

Les populations vivant au contact des espaces forestiers, les communautés rurales et les acteurs locaux de la conservation ne peuvent rester les témoins d’une richesse produite par leurs efforts. Leur participation doit se traduire par des mécanismes de redistribution identifiables, équitables et vérifiables.

Le Gabon a désormais franchi une étape que son histoire environnementale rendait possible. Mais vendre des crédits carbone ne suffit pas à faire une politique de développement. La véritable réussite se mesurera au prix obtenu, à la transparence des recettes et à leur contribution effective au bien-être collectif. La forêt gabonaise a acquis une valeur sur les marchés mondiaux ; il appartient désormais à l’État de faire en sorte que cette valeur bénéficie aussi à ceux qui la protègent.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

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