Culture Société

Gabon – Sybilus et la genèse : l’Afrique au centre d’une nouvelle cosmogonie

Libreville, Mercredi 3 Juin 2026 (Infos Gabon) – À Libreville, un avocat connu pour ses plaidoiries autant que pour ses incursions intellectuelles hors du champ juridique vient de franchir une frontière rarement traversée par les praticiens du droit.

À l’occasion de ses 70 ans, Maître Jean-Paul Moumbembé a présenté samedi son septième ouvrage, transformant une célébration personnelle en manifeste philosophique sur l’origine du monde et la place de l’Afrique dans l’histoire cosmique. Derrière le titre énigmatique « Et Sybilus créa l’homme – La genèse », se déploie une construction métaphysique ambitieuse qui entend revisiter les récits fondateurs de l’humanité.

Une cosmogonie entre science, spiritualité et rupture des récits établis

L’ouvrage de 80 pages se situe volontairement en dehors des cadres classiques du savoir. Il rejette à la fois le créationnisme religieux et les modèles darwiniens pour proposer une lecture duale de la création humaine. Selon l’auteur, l’être humain résulte de l’interaction de deux entités primordiales. Sybilus, force architecturale chargée de façonner la matière, et Telum-Dieu, principe supérieur insufflant l’âme et la vie.

Cette approche, revendiquée comme spéculative et philosophique, s’inscrit dans une volonté de repenser les origines non comme une vérité unique mais comme une construction plurielle. L’auteur affirme avoir été inspiré précisément un an avant la présentation de son livre, inscrivant son récit dans une temporalité presque initiatique.

Au cœur de cette cosmogonie, les premiers humains, appelés N’guggi, apparaissent en Éthiopie autour d’un arbre mythique. Ils seraient issus d’une préexistence souterraine, dans laquelle des entités spirituelles auraient accompagné leur maturation avant leur émergence sur Terre à l’âge de 66 ans. Une narration qui brouille volontairement les frontières entre mythe, métaphysique et récit symbolique.

Une architecture de l’âme pensée comme un système juridique

La singularité de l’ouvrage réside aussi dans sa méthode. Juriste de formation, Jean-Paul Moumbembé transpose dans le champ spirituel une rigueur analytique proche de celle du droit. L’âme humaine y est décomposée en cinq entités distinctes, chacune jouant un rôle précis dans l’équilibre psychique et l’évolution de l’individu.

Cette structuration donne au texte une dimension hybride, entre traité philosophique et construction systémique. Elle illustre une volonté de rationaliser le mystique, ou du moins de le rendre intelligible par des catégories quasi juridiques. Cette approche, inhabituelle dans le champ littéraire africain contemporain, contribue à singulariser l’œuvre dans un espace intellectuel souvent partagé entre tradition et modernité scientifique.

L’Afrique comme centre symbolique d’une nouvelle lecture du monde

Au delà de la spéculation métaphysique, le livre porte une dimension géopolitique et symbolique assumée. Dans le récit de Me Moumbembé, l’Afrique n’est pas périphérique mais centrale. L’Afrique australe y est décrite comme berceau originel de la création humaine, tandis que l’Afrique centrale est investie d’une mission spirituelle majeure, celle d’orienter l’humanité contemporaine vers une conscience supérieure.

Cette relecture du continent comme espace fondateur et non subalterne s’inscrit dans une tendance plus large de réappropriation des récits historiques et philosophiques africains. Elle propose une inversion des hiérarchies symboliques traditionnelles en plaçant le continent au cœur d’une dynamique universelle de transformation de la conscience humaine.

Le concept final d’« Humanité-Synthèse », regroupant 2 073 individus destinés à atteindre un niveau supérieur d’existence, introduit une dimension élitiste et spéculative qui interroge autant qu’elle fascine. L’auteur précise néanmoins ne pas imposer une vérité, mais ouvrir un espace de réflexion sur les trajectoires possibles de l’humanité.

Entre droit, littérature et quête de sens

La présentation de cet ouvrage dans la résidence de l’auteur aux Charbonnages a réuni intellectuels, journalistes et figures culturelles dans une atmosphère où la célébration personnelle s’est muée en débat philosophique. À 70 ans, Jean-Paul Moumbembé choisit ainsi de déplacer son champ d’action du prétoire vers la métaphysique, transformant l’écriture en prolongement de la réflexion juridique.

Ce glissement interroge la place des élites intellectuelles africaines dans la production de récits globaux. En mêlant droit, spiritualité et cosmologie, l’auteur participe à une tradition d’intellectuels qui cherchent à repenser les origines et les finalités de l’humanité en dehors des cadres dominants occidentaux.

Dans un contexte où les sociétés contemporaines sont traversées par des crises de sens, ce type de récit, bien que spéculatif, témoigne d’une quête plus large. Celle de redonner à l’Afrique un rôle de producteur de systèmes de pensée et non uniquement de consommateur de théories importées.

En définitive, l’ouvrage de Maître Moumbembé ne prétend pas imposer une vérité scientifique ou religieuse. Il propose une hypothèse philosophique, presque une provocation intellectuelle, invitant à repenser les origines de l’homme et la place du continent africain dans l’imaginaire universel. Une démarche qui, au delà de la littérature, s’inscrit dans une bataille contemporaine pour la réécriture des récits fondateurs du monde.

FIN/INFOSGABON/SO/2026

Copyright Infos Gabon

LIRE AUSSI Edgar Morin l’adieu à la pensée du lien et de la complexité

Related Posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *