Gabon : Le paradoxe d’une liquidité sous tension
Libreville, Mardi 29 Septembre 2026 (Infos Gabon) – La Banque des États de l’Afrique centrale se retrouve au centre d’un paradoxe monétaire. Alors que les banques de la CEMAC sollicitent massivement son refinancement pour répondre à leurs besoins de trésorerie, le Comité de politique monétaire a choisi, le 28 septembre à Yaoundé, de maintenir inchangés ses principaux taux directeurs. Le taux d’intérêt des appels d’offres reste fixé à 4,50 % et la facilité de prêt marginal à 5,75 %.
Cette décision dessine une ligne de conduite claire. La BEAC veut continuer à alimenter suffisamment le système bancaire pour éviter une tension excessive sur le crédit, sans pour autant ouvrir un cycle d’assouplissement monétaire qui pourrait fragiliser davantage les équilibres extérieurs de la sous-région. Derrière les chiffres du refinancement se joue donc une question plus profonde, celle de la capacité de la CEMAC à financer son économie sans faire reposer une part excessive du système sur sa banque centrale.
Des banques qui reviennent massivement au guichet central
Les besoins sont visibles dans les opérations récentes. Le 15 septembre, les établissements de crédit de la CEMAC ont demandé 903,9 milliards de FCFA lors d’une opération où la BEAC avait prévu une enveloppe de 800 milliards. Les demandes avaient déjà atteint 806,1 milliards le 1er septembre et 806,9 milliards le 8 septembre.
Ces montants ne signifient pas que la banque centrale a distribué mécaniquement l’intégralité des sommes demandées. Ils révèlent cependant une pression persistante sur la liquidité bancaire. Les établissements doivent financer leurs opérations courantes, répondre aux besoins de leurs clients et participer au financement des économies nationales. Une partie des ressources bancaires alimente également le marché des titres publics, où les États de la CEMAC sollicitent régulièrement les investisseurs pour financer leurs besoins budgétaires.
Ce mécanisme crée une interdépendance devenue centrale. Les États ont besoin des banques pour placer leurs titres. Les banques ont besoin de la liquidité de la BEAC pour disposer de ressources mobilisables. Et la banque centrale doit, en permanence, arbitrer entre le soutien au fonctionnement du système financier et la préservation des équilibres monétaires.
La question de fond devient alors celle de la profondeur du marché interbancaire. Dans un système pleinement fluide, les banques disposant d’excédents de trésorerie peuvent financer celles qui connaissent un déficit temporaire. Lorsque les établissements préfèrent revenir vers la banque centrale, cela peut traduire une fragmentation du marché, des exigences de prudence accrues ou une confiance insuffisante dans les mécanismes de circulation de la liquidité.
Le CPM choisit la stabilité plutôt que le relâchement
Le maintien des taux directeurs doit être lu dans cette perspective. La BEAC avait déjà abaissé en mars 2025 son taux d’intérêt des appels d’offres à 4,50 %, après une longue période de resserrement monétaire. Depuis, l’institut d’émission conserve cet instrument à ce niveau, tout en utilisant ses opérations de refinancement et de reprise de liquidité pour ajuster les conditions du marché.
La décision du 28 septembre montre surtout que l’abondance ponctuelle de liquidités recherchée par les banques ne signifie pas que la BEAC considère que les conditions monétaires peuvent être durablement assouplies. Son mandat l’oblige à tenir ensemble plusieurs contraintes, la stabilité de la monnaie, la maîtrise des tensions inflationnistes, la préservation des réserves extérieures et le financement de l’activité.
Le maintien à 4,50 % du taux des appels d’offres et à 5,75 % de la facilité de prêt marginal constitue ainsi un compromis. Il laisse aux banques un accès important au refinancement, tout en maintenant un coût qui ne transforme pas la liquidité centrale en financement illimité et bon marché.
Cette prudence intervient alors que la CEMAC doit continuer à renforcer ses marchés financiers. La dépendance au financement bancaire des déficits publics limite la diversification des sources de capitaux et peut réduire les ressources disponibles pour le secteur privé. Le développement d’un marché régional plus profond, capable de mobiliser davantage l’épargne longue et les investisseurs institutionnels, reste donc une question stratégique.
Le véritable défi est désormais structurel
L’épisode actuel révèle finalement moins un problème de liquidité qu’un problème d’architecture financière. Une banque centrale peut répondre à une tension temporaire, mais elle ne peut se substituer durablement à un marché interbancaire efficace, à des banques suffisamment capitalisées et à des États capables de diversifier leurs modes de financement.
La BEAC conserve aujourd’hui une position centrale dans cette mécanique. Ses opérations permettent d’éviter que les tensions de trésorerie des banques ne se transforment en blocage du crédit. Mais cette fonction de stabilisation ne peut être durablement confondue avec un financement structurel du système bancaire et, indirectement, des besoins budgétaires des États.
Le signal envoyé par le CPM le 28 septembre est donc double. La BEAC reste disposée à fournir au système bancaire les liquidités nécessaires à son fonctionnement, mais elle ne renonce pas à la prudence monétaire. Pour les six économies de la CEMAC, le prochain enjeu ne sera pas seulement d’obtenir davantage de liquidité centrale. Il sera de construire un système financier suffisamment profond pour que cette liquidité circule mieux, finance davantage l’investissement privé et réduise progressivement la dépendance collective au guichet de la banque centrale.
C’est à cette condition que la stabilité monétaire cessera d’être seulement une protection contre les crises pour devenir un véritable levier de transformation économique régionale.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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