Gabon : Le réalisme industriel avant la souveraineté
Libreville, Mardi 21 Juillet 2026 (Infos Gabon) – La signature, le 20 juillet à Paris, du protocole d’accord entre le Gabon et Eramet sur la transformation locale du manganèse marque un tournant stratégique dans la politique industrielle du pays. L’ambition demeure intacte. Faire émerger une véritable filière de transformation afin de capter davantage de valeur ajoutée, créer des emplois qualifiés et réduire progressivement la dépendance aux exportations de matières premières brutes.
Pourtant, derrière cette avancée majeure, un ajustement essentiel a été opéré. L’objectif initial de transformer localement plus de cinq millions de tonnes de minerai par an d’ici 2029 laisse place à une cible de 700 000 tonnes d’ici 2031. Ce changement ne traduit ni un recul politique ni une victoire industrielle de l’opérateur minier. Il reflète simplement la réalité des contraintes physiques auxquelles le Gabon doit aujourd’hui faire face.
Cette évolution témoigne d’une approche fondée sur le pragmatisme. Les ambitions nationales demeurent élevées, mais elles s’inscrivent désormais dans un calendrier compatible avec les capacités techniques du pays. Une industrialisation durable ne peut reposer sur des objectifs théoriques. Elle exige des fondations solides.
Le défi énergétique, première limite de l’industrialisation
La transformation métallurgique du manganèse figure parmi les activités industrielles les plus consommatrices d’électricité au monde. Produire des alliages nécessite des fours fonctionnant à près de 1 600 degrés, capables d’opérer en continu pendant plusieurs années. Selon les procédés utilisés, chaque tonne de minerai transformée mobilise entre 2 600 et 5 800 kilowattheures d’électricité.
À cette échelle, un programme de transformation de cinq millions de tonnes aurait nécessité plusieurs milliers de mégawatts supplémentaires, soit l’équivalent de plusieurs grands barrages hydroélectriques. Or, malgré les investissements engagés dans les infrastructures énergétiques, le réseau national ne dispose pas encore de cette capacité.
Le protocole signé à Paris prend donc acte de cette réalité. L’État gabonais s’engage d’ailleurs à garantir progressivement l’accès à l’énergie, tandis qu’un comité de suivi Gabon-Eramet évaluera régulièrement les conditions techniques nécessaires au déploiement des projets industriels. Cette logique rejoint l’expérience d’autres grands producteurs miniers comme l’Afrique du Sud ou l’Australie, où les industries métallurgiques se sont développées uniquement après la sécurisation durable de leur production électrique.
La barrière logistique impose également son rythme
L’autre contrainte est moins visible mais tout aussi déterminante. Transformer localement le minerai suppose de déplacer des volumes considérables de matières premières, d’équipements industriels et de produits finis. Le Transgabonais assure déjà l’essentiel du transport du minerai extrait à Moanda jusqu’aux installations portuaires. Augmenter brutalement les volumes destinés à la transformation locale exercerait une pression supplémentaire sur une infrastructure qui nécessite encore d’importants investissements de modernisation.
Les ports constituent également un facteur décisif. Les futures unités métallurgiques devront importer des équipements lourds, des composants industriels et certains intrants chimiques indispensables aux procédés de production. Or, les nouvelles capacités portuaires actuellement en construction, notamment le port en eau profonde de Kobé-Kobé, ne devraient entrer pleinement en service qu’à l’horizon 2031.
L’objectif retenu dans le protocole correspond donc aux capacités logistiques réellement mobilisables durant cette première phase de montée en puissance.
Une stratégie de long terme plutôt qu’un pari irréaliste
L’accord signé entre Libreville et Eramet ne renonce pas à la souveraineté industrielle voulue par les autorités gabonaises. Il organise au contraire une trajectoire crédible. La feuille de route prévoit la montée progressive de plusieurs projets complémentaires, notamment une usine d’oxyde de manganèse destinée aux batteries, la réhabilitation du Complexe métallurgique de Moanda, une nouvelle usine d’alliages près de la côte ainsi que le développement d’une filière nationale de biocharbon pour réduire la dépendance au coke importé.
Le seuil de 700 000 tonnes ne constitue donc pas une limite définitive. Il représente une étape intermédiaire, conditionnée par la réalisation préalable des infrastructures énergétiques, ferroviaires et portuaires.
L’histoire industrielle montre que les grandes puissances minières ont toujours commencé par construire leurs barrages, leurs réseaux électriques, leurs chemins de fer et leurs ports avant de transformer massivement leurs ressources. Le Gabon suit aujourd’hui cette même logique. Avant d’imposer le modèle du tout-transformé, il lui faut produire davantage d’électricité, renforcer son appareil logistique et sécuriser son environnement industriel.
C’est précisément cette cohérence qui donne aujourd’hui toute sa crédibilité au protocole de Paris. L’ambition reste entière. Seul le calendrier s’aligne désormais sur les réalités techniques, condition indispensable pour bâtir une industrie solide, compétitive et durable.
FIN/INFOSGABON/SO/2026
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